
Il y a des détroits qui ont le destin du monde entre deux rives. Celui d’Ormuz, cette artère longue d’environ 60 kilomètres située entre l’Iran et le sultanat d’Oman, est de ces passages maritimes dont la fermeture fait frémir les économistes. En ce douzième jour du conflit opposant les forces américaines et israéliennes à l’Iran, le scénario catastrophe que l’on redoutait depuis des décennies est advenu : le détroit est paralysé. Et avec lui, c’est un cinquième de la consommation mondiale de pétrole et près du tiers du GNL qui se retrouvent prisonniers d’une guerre dont les ondes de choc économique atteignent dès maintenant nos pompes à essence et, bientôt, notre panier d’épicerie.
Un baril qui flambe, une planète qui tousse
Pour mesurer l’onde de choc, il suffit de regarder les écrans des marchés. Le baril de Brent, qui naviguait sous les 70 dollars il y a encore quelques semaines, a flirté avec les 120 dollars en début de semaine avant de redescendre sous les 90 dollars, porté par les annonces d’intervention des grandes puissances et la perspective d’un déblocage massif des réserves stratégiques . Cette volatilité extrême est le propre des grandes crises où les marchés naviguent à vue, au gré des déclarations et des frappes.
Le FMI l’a bien modélisé. Chaque hausse durable de 10 % du prix du pétrole augmente l’inflation mondiale de 0,4 % et réduit la croissance de 0,2 % . Derrière ces chiffres cliniques, c’est une machine économique mondiale qui grippe. L’Asie, premier client du Golfe, est en première ligne. Au Vietnam, le prix de l’essence a bondi de 20 % ; au Pakistan, l’armée a dû sécuriser les dépôts pétroliers face à la panique. L’Europe, qui avait à peine cicatrisé la plaie énergétique russe, voit le prix du gaz s’envoler de 60 % en deux jours.
Pendant ce temps, les banques centrales vivent un cauchemar éveillé. Faut-il monter les taux pour juguler une inflation qui pourrait repartir à la hausse, ou les baisser pour soutenir une économie qui ralentit ? La Fed et la BCE, hantées par le souvenir des années 1970, marchent sur des œufs.

Le Canada, l’étrange privilège du producteur
Et chez nous ? C’est là que le paradoxe canadien prend tout son sens. Alors que le conflit plonge une grande partie du monde dans l’incertitude, il pourrait, à court terme, nous faire du bien. Le Canada, pays exportateur de pétrole, est structurellement gagnant quand le baril flambe. Chaque dollar de hausse, c’est des revenus supplémentaires pour nos producteurs albertains et, par ricochet, des redevances qui tombent dans les coffres publics.
L’indice TSX, où le secteur pétrolier pèse plus de 16 %, a encaissé le choc initial, mais pourrait bien bénéficier d’un «vent favorable» si la hausse se maintient. Les investisseurs avisés y voient même une couverture contre l’inflation. Mais attention, préviennent les analystes : un choc prolongé n’est bon pour personne, pas même pour les producteurs. Si la demande mondiale s’effondre sous le poids d’une récession, les cours finiront par dégringoler.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car si le Canada peut sourire du côté des recettes, il grimace déjà du côté des ménages. Les prix à la pompe ont bondi de 10 à 15 cents en quelques jours à Montréal et à Québec. La règle est implacable, car chaque hausse du baril d’un point de pourcentage, c’est potentiellement un cent de plus à la pompe. Pour l’instant, nous tenons encore, mais le souvenir de 2022 et du seuil symbolique des 2 dollars le litre refait surface.
Le Québec dans la tempête : l’épicerie, nouvelle victime collatérale

C’est ici que le conflit cesse d’être une affaire de géostratégie pour devenir une réalité de fin de mois. Le Québec, qui s’approvisionne à parts égales entre l’Ouest canadien et les États-Unis, ne manquera pas de pétrole. Mais sur un marché mondialisé, le prix, lui, est unique. Et la hausse des carburants n’est que la partie émergée de l’iceberg.
Le véritable danger se trouve dans nos champs et dans nos assiettes. Les agriculteurs québécois s’apprêtent à entamer la saison des semences, et ils le font avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Le diesel qui fait tourner les tracteurs représente déjà une facture annuelle de 555 millions de dollars pour le secteur. Une augmentation de 20 %, et c’est plus de 100 millions de dollars de coûts supplémentaires qui devront être absorbés.
Mais le pire, c’est l’engrais. 45 % des exportations mondiales d’urée et de nitrate, deux intrants essentiels, transitent par Ormuz. Les prix grimpaient déjà avant la guerre sur la seule crainte du conflit. Ils pourraient exploser si la paralysie du détroit se prolonge. Martin Caron, président de l’UPA, tire la sonnette d’alarme : « en cumulant diesel et engrais, la facture supplémentaire pour les producteurs pourrait atteindre 200 millions de dollars ».
Et quand les agriculteurs serrent la vis, c’est au final le consommateur qui trinque. Sylvain Charlebois, de l’Université Dalhousie en Nouvelle-Écosse, le rappelle : « la corrélation entre une explosion brutale du pétrole et l’inflation alimentaire est extrêmement forte. Viande, produits laitiers, céréales, fruits et légumes… Tout pourrait augmenter si la crise persiste. Comme en 2008, comme en 2022 ».
L’incertitude comme seule certitude
Au final, la seule variable qui compte est celle du temps. Si le conflit se résorbe rapidement, si les frégates françaises et les navires de guerre américains rouvrent le détroit dans les jours qui viennent, le choc restera un mauvais souvenir, une secousse passagère que l’économie mondiale aura absorbée. La Banque du Canada pourrait alors continuer à envisager ses baisses de taux.
Mais si le conflit s’enlise, si la « guerre des tankers » s’intensifie, alors nous basculerions dans un autre monde. Un monde de stagflation, où la croissance ralentit tandis que les prix grimpent. Un monde où la Banque du Canada, malgré une économie morose, pourrait être contrainte de remonter ses taux pour casser la spirale inflationniste, au risque d’étouffer davantage les ménages et les entreprises.
Ce matin, le baril est reparti à la hausse, effaçant les gains de la veille. Pendant ce temps, au large d’Ormuz, un vraquier thaïlandais brûle, touché par un projectile inconnu. Le monde retient son souffle. Et nous, avec lui.




