L’humain approximatif: Il, Elle, Ille : Pour une évolution inclusive de la langue française

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Samuel «Pedro» Beauchemin. Photo: Mathieu Plante
Samuel «Pedro» Beauchemin. Photo: Mathieu Plante

Le Québec des années 70-80 est marqué par son avant-gardisme en matière d’inclusivité et de parité linguistique. C’est durant cette période que nous avons commencé à féminiser certains titres et métiers.

Le débat demeure d’actualité aujourd’hui. Le masculin l’emporte toujours sur le féminin et l’inclusivité de la langue semble frapper un plafond de verre. Par ailleurs, le mouvement LGBTQ+ réclame aussi du changement, qui passe par l’ajout d’un genre neutre.

J’entends déjà les dents de bien des puristes «grincher» en disant qu’on ne peut dénaturer la langue française. D’autres vont dire que l’inclusion doit s’accomplir dans la société de tous les jours et non pas dans le vocabulaire: «Ce n’est pas une minorité qui va venir changer mon français!»

J’entends déjà les dents de bien des puristes «grincher»

«Retro pecat et rex domini»

Remontons aux racines du français, c’est-à-dire le latin, pour observer qu’il existait une forme neutre. Cette dernière, ressemblait au It de l’anglais et servait à désigner les objets. Avec le temps, la langue a évolué et pour des raisons encore obscures, le français s’est mis à «genrer» les choses. C’est un peu paradoxal que l’on s’accroche au genre du biscuit ou bien de la pomme, mais que les personnes trans ou non-binaires ne puissent pas être accommodées.

Quand bien même le genre neutre ne profiterait qu’à un petit nombre d’individus, ça ne nous enlève rien et ça rend leur vie moins stressante. Ça ne doit pas être tous les jours facile de devoir justifier son identité dans une société où il existe des standards de genre plutôt hermétiques.

«La femme-homme»

Pour celles et ceux qui ont encore peur de la dissolution des bonnes mœurs chrétiennes, le Québec a vécu la même crise à la venue du droit de vote pour les femmes en 1918. Henri Bourassa a commenté cette victoire pour le droit des femmes de cette manière: «l’introduction du féminisme sous sa forme la plus nocive; la femme-électeur qui engendrera bientôt […] la femme-homme, le monstre hybride et répugnant qui tuera la femme-mère et la femme-femme».

La femme-homme, le monstre hybride et répugnant qui tuera la femme-mère et la femme-femme…

Beaucoup vont dire que c’est le respect qui est primordial et que rendre notre langue plus inclusive est un faux débat. Jusqu’au XVIIe siècle, le français possédait une féminisation des métiers. C’est l’Académie française, fondée en 1635, qui a gardé les métiers que seuls les hommes devraient occuper. Ainsi, il y a déjà eu des «poétesses» et des «peintresses». Comment, de nos jours, une petite fille pourrait-elle alors rêver d’être docteure ou encore sculptrice, s’il n’existe aucun mot pour la définir? Quant à l’Académie, elle n’aura pas de femme en son sein avant 1980, date à laquelle Marguerite Yourcenar est élue.

Est-ce si important de donner un nom à tout? La réponse est oui. Il est essentiel que les personnes trans ou non-binaires puissent se définir. L’utilité du langage réside dans sa capacité à conceptualiser ce qui nous entoure. Nous pouvons de cette manière identifier des sujets, des objets et en débattre.

Nous devons arrêter d’être effrayé.e.s devant des néologismes qui se forment en suivant l’évolution de notre monde. Il a été un temps où les voitures, les avions et les droits de la personne n’existaient pas. On a pourtant réussi à trouver un moyen de nommer toutes ces belles inventions.

Je suis un gars, le masculin l’emporte toujours.

Le masculin l’emporte toujours? Peut-être pas…

Utiliser une écriture inclusive peut devenir un véritable exercice mental. J’en ai pris conscience en relisant mes articles corrigés par notre super-rédactrice en chef Marie Labrousse. C’est elle qui a eu l’initiative d’apporter à mes textes une écriture non sexiste[1]. Je me suis alors demandé pourquoi je n’avais pas pris moi-même cette résolution. L’habitude et la paresse intellectuelle sont les grandes responsables. Je suis un gars, le masculin l’emporte toujours. Les mots que j’utilise correspondent d’ores et déjà à ma réalité. C’est donc un effort supplémentaire, mais hautement nécessaire, que de me mettre à la place des personnes qui ont une condition différente de la mienne.

Plusieurs moyens peuvent être pris pour écrire de manière inclusive. Il est possible de choisir des adjectifs plus larges, comme parler des humains à la place des Hommes. Certains linguistes préconisent le retour à une pratique qui s’est éteinte au XVIIe siècle: l’accord de proximité.  Ainsi, dans la phrase : «Les policiers et les policières sont invités à exprimer leurs idées sur cette question», le mot «invités» deviendrait «invitées».

Il existe présentement des méthodes d’écriture inclusive, mais pas de consensus. On peut voir: «Les enseignants-tes» avec un trait d’union, un point ou entre parenthèses. La linguiste Hélène Dumas préfère l’écriture dite épicène. De cette manière, nous formulerions plutôt: «Les enseignants et les enseignantes». Autrement, l’ajout d’un simple suffixe rend la position de la femme secondaire: «Ce qu’on met entre parenthèses est toujours moins important».

Enfin, la communauté LGBTQ+ continue d’élaborer des formulations plus neutres. Il y a le «ille» qui combine «il» et «elle», ceulles (ceux/celles) ou encore lo (le/la). La société change tranquillement et il se peut qu’aucun de ces néologismes ne soit un jour utilisé. Le débat ne doit pas s’arrêter pour autant. La lutte pour une plus grande égalité ne s’est pas arrêtée avec le droit de vote des femmes ou avec la légalisation du changement de sexe. L’usage d’un vocabulaire inclusif dans la langue française doit être l’instrument de l’équité et du progrès.


 

[1] Michaël Lessard et Suzanne Zaccour, Grammaire non sexiste de la langue française, M Editeur.

 

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