Chronique d’une citoyenne du monde: De la musique pour noyer les frontières sociales

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Photo: Mathieu Plante
Photo: Mathieu Plante

Je ne cesserai jamais de m’émerveiller devant la splendeur et la complexité dantesques de l’être humain. Il suffit d’une odeur, d’une apparence ou d’une mélodie pour que vos neurones vous transportent loin dans le temps et dans l’espace…

Et vous voilà pour un instant, pour un instant seulement, transbordé vers un monde qui vous est propre, un monde que seuls vos souvenirs ont ficelé. J’étais loin d’accorder à ce rouge à lèvres au ton vif un tel pouvoir, mais on dirait que cette teinte était tellement particulière qu’elle a évoqué en moi le souvenir de cette belle dame. Ce rouge à lèvres était tellement notable que, même sur un étalage, il m’a catapultée des années en arrière. Me voilà alors sur cette petite chaise en bois, un vendredi après-midi, devant la grande porte de la maison familiale. Pour un moment, les frontières spatio-temporelles se sont évanouies.

Le vendredi n’était pas un jour comme les autres, non à cause de la prière ou du couscous. Mon vendredi était différent: c’était la journée où cette vieille maison se transformait en une immense scène, où elle devenait une hôte digne des plus grandes représentations. Juste après le diner, je m’installais devant la porte avec ma petite chaise, pour attendre avec effervescence le défilé des gens qui venaient assister à la vue du vendredi, et pour voir passer la belle dame à l’allure imposante et au maquillage extravagant. J’étais loin d’imaginer que son rouge à lèvres marquerait ma mémoire, mais il a fait que le souvenir de ce cortège s’est gravé dans mon esprit comme un nom sur une écorce. En cette après-midi féérique, l’élégance est de mise, que ce soit en habits traditionnels ou modernes. Il fallait faire preuve de dandysme, car ce spectacle-là n’était pas que de la musique et du chant: c’était une signature culturelle, une épingle qui différencie ce vieux quartier de tous les autres à travers la ville. Cette performance de Aissawa,  une sorte de musique spirituelle, nous distinguait du voisinage.

Vous me direz que d’autres endroits pourraient reproduire le même spectacle: je vous dirai que non, il s’agit d’un art qui n’est pas comme les autres. Bien que les chants s’inscrivent dans un patrimoine musical traditionnel, ils ne peuvent pas être chantés n’importe où. Au fil du temps, cet art a développé une relation intime avec la religion, créant un courant musical particulier: la musique soufie. Si le soufisme est connu comme une recherche de Dieu sous différentes formes, la musique qui en émane n’échappe point à cette règle. Cette musique favorise la culture de l’humble et de la simplicité, une culture qui tente de transcender l’humain à un monde éthéré, un monde où le matériel cède gracieusement la place à l’intangible. Seuls les soufis, des gens connus par leur ascétisme et leur dévotion à la prière pour le restant de leurs jours, peuvent héberger de tels événements, et quand ils meurent, leurs maisons se transforment en mausolées, qui sont à la fois lieu de culte et d’apprentissages.

Il se trouve que l’une de ces maisons était voisine à celle de mes grands-parents, où j’ai grandi. Durant ma jeunesse, j’avais donc le privilège d’assister au spectacle chaque vendredi. La troupe était faite de gens de tous les âges issus du quartier, ce qui était encore plus fascinant. Dans une société où les limites sont effroyablement vivaces entre les générations, en cet après-midi, ces limites disparaissaient, les jeunes étaient les égaux des ainés. Plus besoin d’autorisation pour parler, plus besoin d’un hochement de tête approbatrice avant d’avancer vers la foule: la consonance est régente, le rythme est maestro. De jeunes voix se mêlent à d’autres, cassées par le temps, pour égayer l’esprit des présents avec des cantiques et hymnes religieux. L’orchestre utilise des hautbois et des instruments de percussion traditionnels faits de terre cuite et de cuir, car rien ne résonne aussi fort et aussi bien que ces instruments faits à la main.

Du zénith au crépuscule, les gens jonchaient mon quartier par centaines, afin d’assister à ce spectacle de musique soufi, une parade humaine sensationnelle qui imprégna sempiternellement mes souvenirs.

Les mêmes rythmes et les mêmes textes reviennent chaque semaine. L’enfant que j’étais se demandait pourquoi les gens ne trouvaient pas le spectacle redondant, pourquoi ils entraient en transe à chaque fois et se laissaient emporter par ces tempos envoutants. Des années plus tard, et avec du recul, j’ai compris que cela représentait plus qu’un spectacle: c’était un moyen pour les jeunes adolescents d’avoir un loisir qui les tienne loin de la portée des drogues et de la délinquance, c’était une occasion pour sortir ses plus beaux habits en dépit de l’amertume du quotidien… Bref, c’était un voile qui mussait les horreurs de la vie, comme la nuit escamote les laideurs que la lumière du jour trahit. Les gens ne se lassaient jamais du spectacle, vendredi après vendredi, car l’espace d’une après-midi, ces mélodies nourrissaient leurs âmes, tout comme elles nourriront mes souvenirs à tout jamais.

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