Chronique d’une citoyenne du monde: L’art face à la guerre

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J’ai toujours eu une affection particulière pour les cours d’histoire. Non parce que j’aimais apprendre par cœur des dates, mais plutôt parce qu’ils alimentaient grandement ma curiosité. 

Après tant d’attente venait enfin le jour où l’on allait parler de la Deuxième Guerre mondiale. De tout ce qui nous entoure dans l’univers, cette période de l’histoire est ce qui suscite le plus ma curiosité; peut-être à cause de Hitler, mais ceci est une autre histoire. C’est là que mon professeur s’était attardé sur le changement drastique dans l’art de la guerre au fil du temps.

Il n’était plus question de se rencontrer dans un champ de bataille pour voir quelle armée est plus forte ou quel clan jonche de soldats les plus braves. Il n’était plus question de s’emparer des cours d’eau dans le désert pour avoir un avantage tactique. Non, les armées s’emparent désormais des villes et en font des arènes. Fini l’époque des guerriers romanesques et des samurais. La guerre est devenue une guerre de fondations.

Pendant longtemps, je me suis fait à cette idée, bien que je ne comprenne point le désir de détruire mutuellement des infrastructures qu’on a passé des dizaines, voire des centaines d’années, à bâtir. Dans mon esprit candide, je me demandais toujours pourquoi les dirigeants qui décident de faire la guerre ne s’affronteraient pas et celui qui gagne remporte la guerre… que c’est candide! Je vous l’avais bien dit.

Les armées s’emparent désormais des villes et en font des arènes. Fini l’époque des guerriers romanesques et des samurais. La guerre est devenue une guerre de fondations.

Puis un jour, on m’a offert Samarcande, de l’auteur franco-libanais Amin Maalouf. Un livre qui me marquera à jamais, et où l’on parle de l’attaque de l’armée mongole contre l’Irak à travers les yeux d’Omar Khayyâm, l’illustre poète perse. J’ai alors réalisé que les attaques de Gengis Khan et de son petit-fils Houlagou sont sans doute parmi les fléaux les plus dévastateurs qui ont jamais frappé le Proche-Orient. J’étais devant un livre qui allait encore bouleverser ce que je connais de la guerre.

L’histoire raconte que Houlagou ne voulait pas juste conquérir l’Irak, mais effacer toute trace de l’empire abbasside. Il en avait après la culture arabo-musulmane, les cultures antiques traduites, et surtout la littérature et l’art arabe. Le lendemain de la grande attaque, il ne restait plus rien de l’immense bibliothèque de Bagdad, ni des écoles, ni des maisons d’art: tout était réduit en cendre ou presque. Ce qui n’a pas été brûlé a été lancé dans le Tigre.

On raconte que l’eau du Tigre est devenue noire sous l’effet de l’encre, pour illustrer le nombre vertigineux de livres qui y ont été jetés. Bien sûr, il n’y a rien pour corroborer cette version de l’histoire, mais il reste que plusieurs œuvres manquent dans le patrimoine littéraire arabe et turc, surtout la littérature d’avant l’islam. Alors mon professeur n’avait pas tout à fait raison, il y a toujours eu des gens qui voulaient détruire le patrimoine d’une nation et qui en voulaient à l’héritage culturel des peuples.

À quelques siècles de cela, le Tigre se voit encore témoin d’une destruction massive des représentations culturelles. S’il lui manque la parole et la main humaine, le Tigre nous est prodigieusement supérieur pour conter les atrocités que les sites culturels en Irak ont subies au fil du temps. Cette fois-ci, c’est au tour de Mossoul de se voir réduite en amas de pierres et nuages de poussière.

Elle détruira peut-être des musées et des cités, mais elle ne réussira jamais à éteindre la flamme de la relève.

Lorsque Daech, terme arabe de l’État Islamique, s’est emparé de Mossoul, il détruit aussitôt la cité antique de Nimroud, célèbre par le palais du roi Assurnasirpal II (883-859 av. J.-C.) et des multiples statues de taureaux ailés. Ainsi, la bêtise humaine a détruit si aisément un patrimoine de presque trois millénaires. Aucune raison ne peut justifier une telle destruction, cela a même été reconnu comme crime de guerre par les instances internationales.

La cité qui a été la deuxième capitale de l’empire assyrien avait réussi à résister aux dégradations à la suite de la chute du régime de Saddam Hussein, en 2003. Mais Daech en a décidé autrement, les 360 hectares de vestiges archéologiques ont été démolis. Que reste-t-il d’un peuple lorsqu’on lui prend son passé, d’une nation lorsqu’on la prive de son patrimoine? Mon cerveau de mortelle n’arrivera jamais à comprendre les raisons qui animent un tel «nettoyage culturel».

Heureusement, la relève est assurée par des gens qui ont à cœur l’histoire de l’humanité. Âgé d’à peine 17 ans, Nenous Thabit tente de ramasser les miettes d’une civilisation révolue. Réfugié au Kurdistan, ce jeune artiste reproduit des sculptures de la cité détruite dans une démarche qu’il qualifie de «lutte par l’art contre les djihadistes». Il a réussi à restaurer une dizaine de statues, dont le célèbre taureau à tête humaine et ailes d’aigle, qui est une divinité assyrienne. Il s’agit là d’un message des plus forts. Dans un pays où l’art est passible de prison ou même de peine de mort, l’initiative du jeune sculpteur est d’une audace séduisante.

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