Cinéma d’aujourd’hui: Foxcatcher / Mr. Turner

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Foxcatcher

«It’s your turn now.»

Inspiré d’une histoire vraie, Foxcatcher offre un schéma complexe au sujet de la mythologie américaine et de la soif absolue de reconnaissance, dans un ton tendu et sardonique. Interprété avec beaucoup de finesse par une distribution hétéroclite (Steve Carell, Channing Tatum, Mark Ruffalo), le film constitue une excellente entrée cinématographique pour 2015 et un incontournable pour les cinéphiles amateurs de minutie.

Tirée des mémoires autobiographiques du champion olympique de lutte Mark Shultz (Tatum), la dernière œuvre de Bennett Miller frappe d’abord par sa finition. Par l’entremise d’une réalisation lente et pesée, Miller construit une trame haletante où chaque événement semble mener au précipice, sans jamais complètement y verser. Placé sur cette mince corde, le spectateur se voit obligé de vivre le climat de malaise constant planant sur le centre d’entraînement Foxcatcher, ce qui en soi est une des grandes réussites du film. En amont de cette ambiance contractée, mais tout à fait fascinante, le personnage de John du Pont se révèle une clé de voûte soutenant l’ensemble de l’œuvre. Construit avec une franche intelligence par les scripteurs et le scénario, et interprété magnifiquement par Steve Carell, du Pont offre au spectateur un exemple saisissant du vide et des tourments pouvant mener les hommes de trop de moyens au-delà des limites du pensable.

La trame de fond étant des plus solides, il ne manquait plus qu’une pleine performance des acteurs pour faire du film une véritable réussite. À ce niveau, le trio Tatum-Ruffalo-Carell relève le défi avec brio. Dans le rôle de Mark, Tatum parvient à rendre manifestes les mécanismes d’enfant cachés sous la masse et l’ambition du lutteur tandis que Ruffalo nous présente un Dave hautement charismatique duquel on peut sentir la bonté. De son côté, Carell donne une prestation presque hypnotisante en maîtrisant l’ambiguïté de son personnage, ce qui lui permet de retransmettre les manques profonds de ce dernier sans pour autant en faire une victime.

Film qui présente le drame américain tout en se préservant de jugements, Foxcatcher est un premier rendez-vous officiel en 2015 pour toute personne qui recherche une œuvre intelligente et bien menée.

Mr. Turner

«The sun is God.»

Reçu positivement par la critique et récipiendaire du prix de l’interprétation masculine au Festival de Cannes 2014 pour la performance de Timothy Spall, Mr. Turner est une œuvre qui aurait pu être un véritable bijou de cinéma si ce n’était de sa durée et de l’essoufflement qui en découle. Drame biographique portant sur le peintre anglais Joseph Mallord William Turner (1775-1851), le film possède en effet pour lacune de couvrir trop d’épisodes sans y trouver de fil directeur. Ainsi noyée par une information excessive, l’œuvre finit malheureusement par se transformer en véritable exercice de patience.

Au-delà de ce défaut difficile à écarter, Mr. Turner n’en demeure pas moins un portrait historique et biographique digne d’intérêt. Loin d’être limité aux costumes et aux décors d’époque, le film fournit de véritables aperçus sur les mœurs anglaises du 19e siècle, autant en ce qui concerne la basse société qu’en ce qui a trait aux milieux plus en vue (les scènes de l’Académie royale sont à ce sujet délicieuses). Bien qu’axé sur Turner, le film se révèle en réalité une fresque peaufinée permettant d’expliquer le personnage à travers son environnement immédiat.

Dans cette peinture mouvante et éclatante, Timothy Spall nous offre une performance complète. Fidèle au souhait du réalisateur Mike Leigh de toucher l’homme derrière l’œuvre, Spall crée tout au long du film une « vie » chargée de nuances et de subtilités, à un niveau rarement atteint au cinéma. En alliant la grande sensibilité du peintre et sa modestie à une allure revêche et déglinguée, accompagnée de râle et de grognements tonitruants, l’acteur fait la démonstration de sa maîtrise aboutie du contenu et du contenant, donnant ainsi chair à un personnage complexe, mais ô combien accessible et charmant.

L’utilisation ponctuée de paysages rappelant les peintures de Turner et la mise en valeur de la lumière dans le film (Turner étant reconnu pour sa fascination pour le soleil) viennent enrober le tout d’une esthétique fort à propos qui témoigne elle aussi du souci de Leigh de rendre hommage au peintre anglais. Encore une fois, si ce n’était de la longueur du récit et de la superfluité de certaines scènes, il serait question ici d’une grande œuvre et d’un incontournable de 2015. Disons donc simplement qu’il s’agit d’un film à voir, le moment opportun.

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Prochainement au Cinéma Le Tapis Rouge:

3 coeurs de Benoît Jacquot (à partir du 13 février – Comédie dramatique française mettant en vedette Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg et Chiara Mastroianni)

Timbuktu de Abderrahmane Sissako (à partir du 13 février – drame historique franco-mauritanien figurant parmi la Sélection officielle du Festival de Cannes 2014 et nommé aux Oscars 2015 dans la catégorie meilleur film en langue étrangère)

Tokyo fiancée de Stefan Liberski (à partir du 27 février – Comédie dramatique franco-belge adaptée à partir du best seller Ni d’Ève ni d’Adam d’Amélie Nothomb)

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