Éditorial: François, juge de Blais

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Le Zone Campus a mis la main sur le verbatim d’une rencontre de deux versions de François Blais. Le jeune François, professeur de philosophie à l’Université Laval et sommité mondiale en matière de revenu minimum citoyen.  L’autre, ce qu’il allait devenir : Monsieur Blais, notre ministre libéral de l’Éducation.

FRANÇOIS: Votre gouvernement a coupé dans l’aide aux groupes les plus défavorisés de la société. Nous avons pu le voir il y a quelques semaines, avec la fermeture du centre de désintoxication Mélaric. Les nouvelles mesures font passer de 700 $ à 200 $ le chèque d’aide sociale de ceux qui tentent de se sortir de leurs dépendances. N’est-ce pas ce que l’on appelle : faire la guerre aux pauvres plutôt qu’à la pauvreté? Politique que nous dénonçons dans nos livres…

BLAIS: En fait, nous espérons que ces mesures seront de bons incitatifs au travail.

F: Pourtant, nous savons tous les deux que c’est une mesure populaire – la classe moyenne se réjouit toujours des coupes dans l’aide sociale, comme si cela la soulageait d’un poids imaginaire – mais inefficace. La pauvreté est une trappe de laquelle il est difficile de se sortir. Si un bénéficiaire recevant un chèque d’un certain montant se trouve un emploi, il verra ses revenus imposés à 100 %, puisque chaque dollar gagné est déduit des prestations qu’il reçoit. Ça ne l’incitera donc pas à se chercher un emploi.

B: Ah…

F: Les prestations sont aussi, à l’heure actuelle, calculées en fonction du revenu des ménages. Donc, dans une famille sans emploi, si une personne se trouve une nouvelle source de revenu, cela fera diminuer la prestation des autres. La pression qui en découle en forcera plusieurs à ne pas se trouver d’emploi ou à travailler au noir.

B: Mais ce n’est pas vraiment un problème que l’on peut éviter…

F: Au contraire! Imaginons une allocation universelle que tous recevraient. Pas de paperasse, pas d’examen préalable. Elle serait versée directement aux individus et non aux ménages, ce qui éliminerait, dans beaucoup de milieux, les incitations à rester sans emploi. Et comme elle serait versée à tous, travailleurs et sans-emplois, riches et pauvres, elle ne serait pas imposée directement, et chaque revenu supplémentaire ferait une différence significative. Voilà qui serait un véritable incitatif au travail!

B: Mais voyons! On n’est pas fait en chocolat! On ne peut pas se permettre une telle mesure!

F: Bien sûr que si! L’impôt ferait en sorte que si les riches reçoivent aussi ce revenu minimum citoyen, cela ne crée pas une injustice : personne ne remet aujourd’hui en question le fait que les riches ne paient pas pour les soins de santé. Cela permettrait aussi d’abolir divers autres mécanismes de distribution qui amènent une lourdeur bureaucratique coûteuse à l’État : chômage, aide sociale, prêts et bourses étudiants, allocations familiales, CSST, etc. pour les remplacer par un seul mécanisme simple. En ce sens, ce n’est pas un projet de gauche, ni de droite, c’est simplement pragmatique.

B: Mais d’autres l’auraient fait, si l’idée était si évidente.

F: Il y a eu des tests, ici même au Canada, dans certaines villes, pendant les années ’70 : le projet Mincome. Malheureusement, le programme a été interrompu avant qu’un rapport ne soit émis. Ailleurs, la Suisse lance un référendum sur la question cet automne, et la région d’Aquitaine en France tentera aussi l’expérience sous peu.

B: Donc rien ne prouve encore que l’idée puisse fonctionner.

F: Les projections les plus sérieuses semblent indiquer que oui. Le gouvernement de centre-droit en Finlande vient d’ailleurs d’accepter de mettre le projet en branle pour 2017 : chaque Finlandais recevra l’équivalant de 1200 dollars canadiens par mois. La Finlande est présentement en récession économique, et l’objectif du projet est justement de faire baisser le taux de chômage et de pousser les gens à accepter plus facilement les emplois temporaires, ponctuels ou à temps partiel. On estime aussi qu’avec un revenu assuré, les chômeurs seront beaucoup plus tentés d’aller suivre des formations qui les aideront par la suite à se trouver un emploi.

B: Mais un tel projet coûterait très cher!

F: Le coût du projet finlandais est estimé à 46,7 milliards d’euros. Mais l’office finlandais des statistiques estime qu’il permettrait d’abolir (selon les chiffres de 2013) jusqu’à 50,43 milliards d’euros en dépenses. Le principal opposant au projet est… le syndicat de la fonction publique, à cause du nombre d’emplois que ferait perdre une telle simplification des besoins bureaucratiques.

B: Que devrais-je en conclure?

F: Que les coupes dans les dépenses de l’État, telles que vous le faites présentement, visent plutôt à imposer une vision néolibérale de la société qu’à équilibrer un budget. Que le bien commun et la justice sociale ne pèsent pas dans votre balance. Et que je rougis de honte en voyant ce que je deviendrai.

*

Une grande partie de l’argumentaire que je mets dans la bouche du jeune François est ici tirée de son très bon livre Un revenu garanti pour tous, dont je vous conseille vivement la lecture.

Pour le reste, ce texte est un pastiche de Rousseau, juge de Jean-Jacques, dialogue dans lequel un Rousseau vieillissant se confronte à ses déclarations de jeunesse. Je n’ai par contre presque rien à changer à la conclusion du texte original pour conclure le mien :

François! Jadis aimable et doux, qu’êtes-vous devenu? Que vous avez changé par une étrange infortune. Votre peuple est seul, à votre merci, sans appui, sans défenseur, mais il aurait besoin d’un homme juste. Un homme sans fard et sans fiel, ennemi de l’injustice, mais patient à l’endurer, qui jamais n’a fait, ni voulu, ni rendu de mal à personne. Mais il est, depuis quelques années, traîné par vous dans la fange de l’opprobre et de la diffamation. Il se voit chargé d’indignités inouïes jusqu’ici parmi les humains, sans avoir pu jamais en apprendre au moins la cause!

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