Éditorial: Les ondes grandes fermées ⎯ Réflexions sur Radio-Canada

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Mélanie Joly, ministre du Patrimoine canadien, créait une petite polémique il y a quelques semaines. Questionnée pour savoir si elle préférait Radio-Canada ou TVA, elle aurait répondu «Facile, Radio-Canada!». Il n’en fallait pas plus pour qu’on l’accuse d’un favoritisme qui mettrait en péril son objectivité.

Favoritisme

Le poste de Mélanie Joly fait qu’elle se trouve être la ministre responsable de CBC Radio-Canada, société d’État. Elle n’a, par contre, aucun pouvoir direct sur la Société. Elle peut y nommer les membres du Conseil d’administration ainsi que le président. Au reste, le média reste indépendant du gouvernement, ce qui assure que ce dernier garde sa liberté journalistique et ne soit pas un simple outil de propagande gouvernementale.

Mélanie Joly est aussi la ministre responsable du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). Le CRTC est un tribunal administratif qui a pour rôle de réguler et de voir à l’application des lois concernant les médias au Canada. On parle ici d’accepter ou de refuser les transactions majeures dans le domaine – quand Bell voulait faire l’acquisition d’Astral Média, par exemple – de vérifier que les quotas de musique canadienne soient remplis, que des nouvelles régionales soient diffusées, etc. Le CRTC doit donc aussi réguler ce qui se passe à Radio-Canada, d’où l’accusation de favoritisme envers la ministre Joly.

De fait, un tribunal administratif, même si un ministère en est responsable, est une entité indépendante. Au Québec, par exemple, le ministère des Affaires municipales ne pourrait commander à la Régie du logement de trancher d’une certaine façon dans un cas particulier. C’est donc dire que même si Mélanie Joly voulait faire preuve de favoritisme, ce ne serait pas en son pouvoir.

Le mandat de Radio-Canada.

La ministre du Patrimoine a par contre le contrôle sur le mandat de Radio-Canada, qui pourrait se résumer en trois points:

Premièrement, celui de protéger le patrimoine canadien. La société d’État a même été créée dans le but premier de donner une alternative canadienne aux chaînes de radio américaines qui étaient populaires dans les années 1930. La Première chaîne diffusait donc des nouvelles canadiennes et du contenu canadien, raconté par des Canadiens, fortifiant ainsi la vie culturelle canadienne. La BBC et la PBS – respectivement diffuseurs publics britannique et américain – remplissent ce rôle notamment en produisant, en plus de documentaires, des séries dont l’histoire se déroule à des époques historiques précises. L’ère victorienne ou la guerre de Sécession par exemple. Ainsi, tout en divertissant le spectateur, des éléments du patrimoine de ces pays imprègnent la culture populaire.

Ensuite, la société d’État a pour mandat d’innover. Radio-Canada, par exemple, fut la première chaîne de radio à diffuser sur les ondes FM au pays. Ce mois-ci, la Société a aussi lancé sur le web leur plateforme Première Plus. Cette nouveauté a pour but de regrouper, pour un sujet donné, divers segments d’émission de radio de toutes les époques qui l’ont abordé. Mais innover est aussi synonyme de risque, et ces risques sont financés à partir d’argent public, ce qui déplaît à beaucoup. Cela m’amène au dernier mandat de la société d’État.

Le rôle d’un diffuseur public ne devrait jamais être confondu avec celui d’une chaîne privée – qui n’est rien de plus que de faire de l’argent.

Le principal objectif du diffuseur public est celui de mettre à la disposition de la population du contenu de qualité. C’est en ce sens qu’il est effrayant de voir les pressions augmenter sur la Société afin qu’elle devienne plus rentable. Radio-Canada a pour mission, par exemple, de couvrir l’actualité régionale partout au pays, mais cela coûte cher et rapporte peu. En Mauricie, par exemple, nous n’avons plus qu’une émission de radio régionale le matin et un téléjournal dans la soirée.

Le résultat de ces pressions, combiné aux coupes des dernières années, est que la Société dépend de plus en plus des revenus publicitaires. Ce faisant, elle doit s’assurer d’avoir les meilleures cotes d’écoute possible. C’est ce qui fait qu’elle en vient à faire jouer des feuilletons accrocheurs ainsi que des quiz insipides. Les autres chaînes ont alors le loisir de se plaindre d’une concurrence déloyale financée par l’État. D’autres diffuseurs publics, comme la BBC, embrassent mieux leur mandat en ne diffusant aucune publicité sur leurs ondes.

Et maintenant?

Le gouvernement Trudeau avait promis de réinvestir massivement dans CBC Radio-Canada lors de la dernière campagne. Le financement se fait attendre, mais la ministre du Patrimoine a déjà annoncé que les nouveaux fonds devraient être alloués à améliorer les plateformes web.

Rien n’indique que la Société fera de nouveaux paris audacieux tels que Série Noire. Rien n’annonce un retour des émissions régionales. Il semblerait à ce sujet que nous devions encore endurer, chaque jour et partout au Québec, d’entendre parler de peu de choses autres que le trafic de Montréal, les ponts bloqués, les péripéties du maire Coderre et les rues enneigées du Plateau.

Au reste, la mission de Radio-Canada est noble. Le rôle d’un diffuseur public ne devrait jamais être confondu avec celui d’une chaîne privée – qui n’est rien de plus que de faire de l’argent. C’est en ce sens que Radio-Canada ne devrait pas être considérée en compétition avec qui que ce soit. Et c’est en ce sens que l’on peut considérer normal que notre ministre du Patrimoine préfère la société d’État à TVA.

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