EDITORIAL — L’humain approximatif: L’art presque perdu d’attendre

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Samuel «Pedro» Beauchemin. Photo: Mathieu Plante
Samuel «Pedro» Beauchemin. Photo: Mathieu Plante

À quand remonte la dernière fois que vous avez mangé seul, sans télévision ni cellulaire? 

Pour ma part, je tente de m’adonner à cette discipline depuis plus d’un mois et ce n’est pas toujours facile.

Lorsqu’on nous somme seul.e.s dans une file d’attente ou bien dans un café, nous avons une propension à passer le temps sur nos engins électroniques. C’est plus fort que nous, nous avons besoin d’être stimulés, et cela en tout temps. Ce besoin de stimulus électroniques nous suit jusque dans notre lit.

Il existe une certaine gêne à attendre à ne rien faire. Par l’entremise de notre «flânage» public sur les réseaux sociaux, nous tentons d’envoyer le message: «Je suis peut-être seul présentement, mais j’ai plein d’amis, OK!» C’est à croire que conventionnellement, il nous est impossible de ne rien faire. Savoir attendre est devenu un art presque perdu.

Savoir attendre est devenu un art presque perdu.

Dernièrement, dans un de mes cours, le professeur a interdit les ordinateurs et les cellulaires. Complètement déstabilisé, j’ai senti qu’on me retirait mon oxygène. Dorénavant, je ne pourrai plus gérer mes cinq adresses courriel, regarder mon mur Facebook ou organiser des événements. Je devrai maintenant me contenter d’écouter et de prendre des notes…

Je crois que finalement c’est mieux ainsi. Il y a quelque chose d’extatique à être complètement dédié à sa tâche. Avoir à portée de mains toutes nos «bébelles» informatiques peut nous donner envie de tout faire en même temps. En plus de nos occupations initiales, on commence à se démoraliser à propos du passé et à angoisser sur le futur.

Ça semble peut-être trivial, mais on oublie souvent de prendre son temps.

Les nouvelles technologies utilisées à outrance peuvent ainsi causer le burn-out. D’ailleurs, le Huffington Post a publié en 2015 un article traitant de cette problématique. L’article donne plusieurs conseils pour éviter la surdose technologique. Premièrement, évaluez objectivement votre consommation. Deuxièmement, identifiez les objets avec lesquels vous avez de la difficulté à modérer. Troisièmement, minimisez les notifications qui vous font utiliser votre appareil. Quatrièmement, si vous ressentez inévitablement un manque, comblez-le par des interactions réelles. Faites du sport, sortez de chez vous, rencontrez des gens. Sortez de votre zone de confort!

Une majorité des notifications sur nos portables proviennent des réseaux sociaux. Elles nous interpellent en nous demandant notre opinion que nous donnons volontiers en aimant ou non les publications. On cherche ensuite l’approbation en publiant du contenu. Nous angoissons à savoir si le garçon ou la fille que l’on trouve de son goût va aimer notre nouvelle photo. Nous allons même jusqu’à nous assurer que notre ex n’a pas embelli.e depuis notre séparation.

Regarder Facebook pour s’assurer que notre ex n’a pas embelli.e depuis…

Trop s’attarder sur Facebook ou Instagram peut affecter notre estime personnelle. La pression sociale est forte quand on se compare aux autres, aux «influenceurs» et en se faisant juger en retour. Les «influenceurs», ces gens trop cool pour la ligue. Ceux-ci sont payés par des compagnies pour faire du placement de produit et vendre du rêve.

Il y a aussi la question des algorithmes qui se basent sur l’ensemble de nos habitudes de recherche. Les réseaux sociaux les utilisent pour nous bombarder de pubs. Cette technique permet donc de cibler nos champs d’intérêt et nous faire des suggestions. Nous pouvons donc finir par nous retrouver dans une espèce de bulle qui nous complaît dans nos intérêts. Il est ensuite difficile de penser différemment, lorsqu’une bonne partie de notre contenu en ligne soutient nos idéaux.

«C’est magnifique quand même de vouloir s’arrêter un moment.» — Dany Laferrière

Ces dérives s’inscrivent dans ce que Charles Taylor appelle les «trois malaises»[1].Le premier est l’individualisme. Ce dernier peut enfermer l’individu dans un narcissisme démesuré. Dans cette situation, la personne se complaît de «petits et vulgaires plaisirs»[2] pour reprendre les mots d’Alexis de Tocqueville. Selon Taylor, l’individualisme «appauvrit le sens [de nos vies] et nous éloigne du souci des autres et de la société.» Le second malaise est rattaché à un désenchantement du monde. Nous vivons une perte de liberté dans nos sociétés techno-industrielles. L’efficacité et la capacité de production deviennent l’unique sens à nos vies. Puis vient le désintérêt de l’individu envers sa communauté.

Parler des réseaux sociaux nous a presque fait perdre l’idée initiale: l’art presque perdu d’attendre. C’est Dany Laferrière qui m’a inspiré cet article. D’abord avec l’Art presque perdu de ne rien faire, ensuite, avec son entrevue «L’Art perdu de se barbouiller le visage avec une fleur», réalisée par la Fabrique Culturelle. Le membre de l’Académie française nous rappelle qu’il est important de participer à ce monde qui nous entoure. Le sens du toucher est une chose fantastique à laquelle il faut revenir. Il nous permet de saisir un peu l’esprit des lieux et de réaliser que «nous ne sommes pas la mesure de toutes choses.»

«C’est magnifique quand même de vouloir s’arrêter un moment.» —  Dany Laferrière


[1] Charles Taylor, Grandeur et misère de la modernité, L’essentiel Bellarmin, Montmagny, 2013,  p. 11 à 24.

[2] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, GF Flammarion, 1981, v. 2, p. 385.

 

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