Le gars qui parle de cinéma: «Three Billboards Outside Ebbing, Missouri»

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Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Mathieu Plante
Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Mathieu Plante

Personne n’est entièrement imparfait…

 Le film
«I assume you can’t say anything defamatory»

Souvent, la catégorie comédie dramatique peut laisser perplexe. Il est rare en effet que les éléments drame et comédie soient exploités dans un film sans que l’un ne l’emporte à un certain moment sur l’autre. Or, je serais prêt à dire que le dernier film de Martin McDonagh est une vraie comédie dramatique, comme j’en ai rarement vu dans mon parcours. Sur une trame d’arrière-fond extrêmement lourde (viol, cancer, racisme — j’en passe), le film nous arrache des rires, des frissons et des larmes selon un ratio comique/dramatique qui semble calculé à la minute près. C’est bien: ça nous rappelle que, dans notre monde, rien n’est jamais entièrement drôle ni entièrement triste.

Cet équilibre tient en grande partie de la lecture que propose McDonagh de la nature humaine. En un sens, Three Billboard est un film décomplexant: il nous montre des personnages pleins de défauts, dont les choix non éclairés apportent un lot de conséquences, mais qui malgré tout s’accrochent à des valeurs de complicité, de sincérité, d’entraide, d’intercompréhension. Qu’ils soient blessés, orgueilleux ou abrutis, les personnages du film cheminent; en accumulant les faux pas, ils finissent par demander pardon, par pardonner, par s’aimer. C’est un bon écho à notre époque: Three Billboard met en évidence que «bien agir» ne demande en aucun moment d’être parfait ou sacrifiable, mais seulement d’être un peu plus attentif aux principes moraux que l’on a déjà appris, que l’on connaît déjà, et qui sont pour la plupart suffisamment simples pour que même des êtres psychologiquement détruits ou cognitivement déficients puissent en reconnaître la valeur et les mettre en application.

Qu’ils soient blessés, orgueilleux ou abrutis, les personnages du film cheminent.

Cette comédie dramatique arrive à point; il a un grand sens de la circonstance, un bon timing. Parce qu’il traite de la haine et de l’amour sans ambages, dans un langage accessible à tous. Il autorise le spectateur à rire de l’imperfection, tout en lui rappelant de faire attention aux gestes qu’il pose et aux mauvaises motivations qui peuvent le guider au quotidien. Face aux manifestations ouvertes de haine qui s’accumulent de nos jours dans la sphère publique et sur les médias sociaux, on ne pourrait demander mieux. En fait, c’est un peu comme si le film disait: «Écoute-moi bien, toi le spectateur, je vais te rappeler quelque chose que tu sais mais qui malgré tout est important de répéter. Aimer, c’est important, le reste, bin, on peut s’en moquer. Et toi, surtout toi, toi qui carbure à la haine, toi qui es blessé, ou qui ne comprends pas, toi qui rages sans arrêt, calme-toi. Réfléchis et aime un peu pour voir. Car vouloir tout faire brûler, c’est aussi assumer de brûler avec».

Petit point pour conclure: le jeu des acteur.ice.s est excellent.

La réflexion

À quel point le cinéma traverse-t-il la société? Je me suis posé la question après Three Billboards, car j’avais l’impression de voir un film qui devrait être vu par des personnes qui, précisément, ne le regarderont jamais. Cela dit, j’ai souvent été témoin du contraire. Les films voyagent sans doute plus qu’on ne le croit. Les gens se parlent. La liste des «à voir absolument» se remplit. Et éventuellement, entre deux tâches ou deux obligations, une suggestion sur le web, un courriel du club vidéo, une diffusion à la télévision et HOP!, c’est joué. En ce sens, quand vous voyez quelque chose qui vous marque et que vous jugez de qualité, partagez-le autant à ceux et celles qui aimeront qu’à ceux et celles que vous pensez qui n’aimeront pas. Cela ouvre aux surprises. Et c’est un coup facile à tirer dans l’interminable guerre contre la non-culture.

En réponse à ma question, il y a évidemment plus à dire. La portée réelle d’un film déborde de la quantité de ses visionnements. Au-delà du contact direct, une œuvre possède comme pouvoir fascinant de marquer à distance, comme par soubresauts sur la chaîne des relations humaines. Une grande œuvre, lorsqu’elle perce avec justesse, participe à la modification des attitudes et des discours de ceux et celles qui y sont exposé.e.s. Ces personnes deviennent alors des agents contaminants, des diffuseurs d’idées, souvent bien malgré elles et plus souvent encore sans qu’elles s’en rendent compte.

J’avais l’impression de voir un film qui devrait être vu par des personnes qui ne le regarderont jamais.

Mais il y a plus encore. Les grandes œuvres, parce qu’elles deviennent inévitablement des modèles à suivre, ont pour particularité d’exercer une influence sur celles qui leur succèdent. Elles deviennent un bassin au sein duquel les œuvres moins soignées, moins travaillées, vont puiser (j’ai croisé dernièrement un film de mafia épouvantable qui citait du Roméo et Juliette). Avec le temps, les réflexions amenées dans des films de grande qualité, mais à faible auditoire, finissent par apparaître dans des films grand public, moyennant des simplifications, des traductions, une forme de «sablage» qui permet de conserver l’essentiel. Ce n’est pas un mal. Car cela me permet d’énoncer avec assurance, à tous ceux qui devraient voir Three Billboards mais qui ne le feront jamais: tôt ou tard, ces idées vous rattraperont.


Au Cinéma le Tapis Rouge

Appelle-moi par ton nom, de Luca Guadagnino (jusqu’au 25 janvier)
Drame romantique italien portant sur l’innocence de l’amour et l’éveil du désir.

Happy End, de Michael Haneke (à partir du 26 janvier)
Drame français mettant en vedette Isabelle Huppert et Jean-Louis Trintignant, traitant de l’accueil des migrants en France.


 

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