La zone grise: les études postsecondaires en crise

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La zone grise est l’éditorial bimensuel du Zone Campus. Dans ce dernier, Laura Lafrance y partage ses opinions et pensées du moment, et ce, sur une variété de sujets.

Dans les dernières semaines, plusieurs grands médias québécois publient des reportages, des textes d’opinion et des articles journalistiques qui tournent sensiblement autour du même débat en éducation : les sciences humaines, le clientélisme des institutions postsecondaires et le respect des connaissances. Bien qu’il soit important de débattre de ces questions, il reste que plusieurs des arguments apportés dans ces publications montrent une grande méconnaissance des réalités et des enjeux qui sont liés aux études postsecondaires.

Les cégepienNEs et leur formation « plate »

Au début du mois de mars, La Presse publiait un article avançant que « Les cégepiens demandent la modernisation de la formation générale », puisque cette dernière serait « plate. » Si l’on s’entend pour dire qu’il est essentiel que les étudiantEs soient intéresséEs par leur formation pré-universitaire et qu’il est tout aussi crucial que celle-ci soit adaptée aux réalités d’aujourd’hui, il reste que le système d’éducation n’est pas censé être construit autour du clientélisme. Toutefois, plutôt que de chercher à rendre les cours de la formation générale plus intéressants, soit en y introduisant de nouveaux sujets ou en utilisant de nouvelles approches pédagogiques, la majorité du discours tourne autour de l’absence d’engouement des étudiantEs. La formation offerte doit-elle être intéressante ou plutôt pertinente pour la suite de leur parcours? Dans un monde idéal, elle devrait être captivante et leur offrir les outils nécessaires pour l’avenir.

L’article mentionne, par exemple, que la maîtrise du français des collégienNEs est préoccupante. Je me doute bien que pour ces étudiantEs, l’idée de passer des heures à réviser les règles de la langue française n’a rien de bien palpitant. Or, il me semble qu’il y a quelque chose de beau et d’important dans la persévérance et dans la résilience. Tout n’a pas à être « trippant » pour qu’on soit en mesure d’y voir une utilité. Ce qui me dérange surtout dans le discours véhiculé par cet article, c’est qu’on avance que plusieurs cours, comme la philosophie, pourraient être donnés à travers « un cours lié à la science, lié à l’intelligence artificielle. » À mes yeux, cela dénote un certain mépris pour cette discipline, tout en sous-estimant la nécessité de développer un esprit critique.

Le mépris envers les sciences humaines

Quelques jours plus tard, La Presse publie un excellent reportage intitulé « Plaidoyer pour les sciences « molles » » où sont défendus, vous l’aurez deviné, les sciences humaines dans le cadre des études postsecondaires. On y présente, entre autres, le manque de financement pour les disciplines touchées, la méconnaissance de la population quant aux débouchés professionnels ainsi que la baisse d’intérêt populaire envers les débats intellectuels. Un passage particulièrement marquant note qu’il y a plusieurs années, il n’était pas rare de lire dans les journaux des sociologues, anthropologues et autres spécialistes issuEs des sciences humaines ou encore de les entendre prendre parole à la télévision. Aujourd’hui, la montée du vedettariat rendrait la parole de ces spécialistes moins intéressante, moins divertissante pour la population. Encore une fois, il est question de ce qui est intéressant plutôt que ce qui est crucial.

Si je recommande chaudement la lecture de ce reportage, j’aimerais prendre le temps de répondre au chroniqueur Joseph Facal qui est venu ajouter son grain de sel avec sa plus récente chronique. M. Facal mentionne que cette crise est méritée puisque les disciplines en sciences humaines sont décrédibilisées parce qu’elles ont été « kidnappées par des pseudochercheurs » qui cherchent à pousser des agendas politiques plutôt que de faire avancer les connaissances. En d’autres mots, pour M. Facal, le vrai problème, c’est le « wokisme » qui viendrait voler la place aux vrais chercheurs à coups de revendications féministes, anti-racistes ou autre. Il avance même que les sujets de thèse et les projets subventionnés, entre autres, en sont la preuve. Est-ce exact?

Les études postsecondaires au service du wokisme?

S’il m’est impossible de vérifier la véracité des propos de M. Facal, il serait tout de même bien surprenant que ceux-ci soient complètement factuels. Il écrit, sans trop s’expliquer que « Dans ces domaines, il y a des étudiants exceptionnels, mais le niveau moyen est faible en raison de la non-sélection à l’entrée, ce qui facilite leur endoctrinement. » Avez-vous déjà entendu parler d’une personne qui se serait fait refuser l’accès à un programme universitaire parce qu’elle n’adhèrait pas à une certaine idéologie? Parce que ce que M. Facal suggère ici, c’est que ce serait une pratique fréquente.

Si M. Facal veut utiliser sa plateforme de façon productive, il devrait plutôt s’intéresser à la réalité des études postsecondaires à l’extérieur de la ville de Montréal. Pour avoir étudié dans trois universités québécoises dans des domaines des sciences humaines, je peine encore à trouver des traces de ces agendas politiques contre lesquels il faudrait se braquer. Si l’intérêt que portent actuellement les médias à l’éducation est positif dans le sens où cela pourrait mener à des changements concrets pour les générations à venir, il faudrait certainement que cet intérêt soit utilisé pour mettre de l’avant des discours nuancés, neutres et bien renseignés sur la réalité actuelle des institutions postsecondaires. Outre le reportage de La Presse, plusieurs passages des articles que j’ai lus dans les dernières semaines m’ont sérieusement fait grincer des dents. Il faut faire mieux en éducation, certes, mais il faut aussi être en mesure de débattre sans se laisser emporter par les discours médiatiques douteux!

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