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La plume de travers : La littérature doit-elle être au service d’une cause?

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La plume de travers : La littérature doit-elle être au service d’une cause?
Étienne Gélinas : La plume de travers. Crédit : Sarah Gardner.
Étienne Gélinas : La plume de travers. Crédit : Sarah Gardner.

Pour une première fois dans cette chronique, je ne m’intéresserai pas à une œuvre ou un auteur particulier; mais plutôt à questionnement sur la place de la littérature en société. La question sera la suivante : la littérature doit-elle servir une cause sociale? Polariser ou créer la polémique n’est pas mon intention, mais n’hésitez surtout pas à m’écrire pour me donner votre point de vue. 

Ars Gratia Artis (L’art pour l’art)

Cette locution latine, devise des artisans de Rome, exprime bien ma pensée sur l’art en général. Non pas que l’art ne soit jamais politique, non qu’il ne doive jamais au grand jamais servir une cause autre que lui-même; mais affirmer que les artistes devraient nécessairement user de leurs talents pour servir une quelconque amélioration sociale est pour moi une aberration.

Comme si la communication d’expériences et de ressentis humains ne pouvait posséder une valeur en soi. J’oserais même aller plus loin : comme si le beau, la grâce, le plaisir et l’esthétisme devaient se prémunir d’un manteau moral pour pavaner sous nos yeux ébahis!

Le cas Jean-Paul Sartre

Jean-Paul Sartre. Crédit : Wikipédia

Pourtant, j’ai démarré mes lectures littéraires (j’entends par là la véritable littérature, pardonnez mon élitisme) avec les romans existentialistes français : Jean-Paul Sartre, Albert Camus etc. Ce sont toujours à ce jour, mes œuvres préférées. Camus est l’un des rares auteurs dont j’ai lu la bibliographie entière et certains de ses romans au moins cinq ou six fois; et La Nausée demeure ma porte d’entrée dans la philosophie occidentale.

Pourtant, il est impossible d’affirmer que ces auteurs écrivent pour la simple beauté de l’art. En effet, malgré un talent artistique indéniable, ils visent tous deux à supporter une entreprise philosophique, même à travers leurs œuvres les plus littéraires. Pensons aux cycles de l’absurde et de la révolte de Camus ou à l’existentialisme athée pour l’entièreté de l’œuvre sartrienne.

Cela est d’autant plus ironique sachant que Sartre n’hésite pas à parler de son théâtre comme de « pièces à thèse ». D’ailleurs, il affirme lui-même, dans Qu’est-ce que la littérature, qu’il incombe à l’auteur d’avoir une responsabilité. Sartre était bien loin d’être un auteur désengagé.

Les grands classiques demeurent muets

La définition d’un classique, plutôt standard, est un livre qui pourra être lu par de nombreuses générations de lecteurs sans s’épuiser. Il doit donc s’adresse à la part d’humanité universelle contenue dans chacun d’entre nous. Et j’oserais dire que c’est ce qui fait des œuvres existentialistes des classiques, alors qu’elles défendent pourtant de manière affirmée une thèse. Car cette thèse ne touche pas une cause sociale située dans le temps et l’espace, mais bien des problématiques humaines englobantes : la liberté, la responsabilité, l’amour, la révolte, etc.

Si ces grands classiques demeurent muets quant à savoir pour quel parti politique voter en 2022, ils nous apprennent tout de même à devenir de meilleurs humains (rien de moins!). Une œuvre proposant un programme social trop concret, s’adressant à une problématique trop actuelle pourra, certes, devenir un meilleur vendeur. Mais elle ne passera pas le cours du temps; elle ne deviendra jamais un classique.

L’universel avant tout

Cette rencontre avec l’universalité d’une œuvre auparavant catégorisé me fut des plus marquantes à la lecture des recueils de poésie de l’autrice innue Natasha Kanapé-Fontaine. Cela faisait déjà plusieurs années que l’on me conseillait cette artiste multidisciplinaire; au moment de ma lecture, elle était déjà une figure poétique incontournable de la poésie québécoise. Évidemment, on me présentait ses écrits comme de la littérature autochtone. Bien sûr, c’est ce dont il s’agit.

Mais j’ai été marqué par les thèmes proposés par ses ouvrages : l’amour, le deuil, la construction identitaire, etc. Rien de bien original, peut-être, me direz-vous. Pourtant, il s’agissait là de sa plus grande force, car elle arrivait à jeter ses dires particulièrement situé dans l’universel; même un jeune homme québécois pouvait s’identifier à son vécue.

Des questionnements qui ne me regardent pas

J’en suis même venu à me demander si ces étiquettes (littérature autochtone, noire, transgenre, gaie, etc.) pouvaient être perçues comme limitantes par ces auteurs. Je m’explique : peut-être que de jeunes plumes cherchent, justement, à faire un portrait d’émotions et de situation humaines, tout simplement, et n’apprécient guère que leurs écrits soient d’emblée étiquetés. Je m’imaginais une jeune autrice autochtone qui ne cherche pas à faire de la littérature autochtone, mais bien de la littérature – sans que l’un ne soit dichotomique avec l’autre.

C’est sûrement là l’une de mes peurs toutes personnelles, mais je n’apprécie guère être mis dans une case. Et je sais que toute œuvre doit être étiquetée, par souci de rapidité et de simplicité. Malgré tout, j’affirme haut et fort qu’une grande œuvre en est une qui s’adressera à tous le lectorat humain, peu importe son origine.

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