LE GARS QUI PARLE DE CINÉMA: «Una mujer fantástica»

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Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Mathieu Plante
Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Mathieu Plante

Lady Bird n’a pas gagné d’Oscar, comme pressenti dans une précédente chronique. Toutefois, c’est avec un grand plaisir que j’ai vu, le 4 mars dernier, Una mujer fantástica emporter le prix du meilleur film en langue étrangère. Un prix tout à fait justifié.

Le film
«Quand je te regarde, je ne sais pas ce que je vois.»

Una mujer fantástica (Une femme fantastique), c’est une reconduction sobre de la question de la transidentité, sans revendication violente ni moralisation outrancière. Sans forcer un message qui nuirait finalement à son objectif, le film nous donne en fait juste assez de matière pour ressentir la réalité trans et s’y lier d’empathie. Par ce dosage intelligent, Sebastián Lelio, réalisateur, parvient à éveiller le meilleur en nous face à un phénomène qui nourrit encore, socialement, un trop grand nombre d’ambivalences.

La prémisse du film est simple et efficace: une femme transgenre (Marina/Daniela Vega) perd son amoureux, victime d’un anévrisme, et doit par la suite gérer les réactions de la famille de celui-ci face à elle. On pourrait ainsi dire qu’Una mujer fantástica est d’abord une étude attentive des regards jetés quotidiennement sur la réalité trans, regards qui sont parfois empreints d’acceptation et de compréhension, mais plus souvent encore de dégoût, de déni ou de mépris. Simultanément, le film nous donne de nombreuses clés pour comprendre comment ces regards viennent marquer l’amour-propre des gens qui en font l’objet, créant des rapports complexes chez ces derniers, entre l’humiliation, le doute et la fierté d’être intègre à eux-mêmes.

C’est un Oscar pleinement mérité pour ce beau petit film à portée sociale.

De toutes les manœuvres bien méditées du scénario, la meilleure reste selon moi d’avoir choisi de nous présenter cette femme dans un moment d’immense fragilité, et par cette fragilité, de nous faire voir de façon claire et distincte l’humanité derrière la différence. Plusieurs scènes, employant des jeux de miroir par le biais de plusieurs phrases explicites faisant référence à ce qui est vu VS ce qui est réellement, viennent peaufiner à merveille ce tour de force. De ce brouillage complètement réussi entre l’être et le paraître, on finit par se dire: « pourquoi ne pas simplement vivre et laisser vivre, et laisser tomber du même coup les différences apparentes au profit des adéquations profondes». Sur ce point, je dirais à l’ensemble de l’équipe: Bravo! Mission accomplie.

On reprochera au film seulement quelques (rares) séquences un peu trop forcées, où le symbolisme finit par échapper aux conventions établies par le film lui-même. Ces quelques bonds entre le réalisme de base et l’expressionnisme explicite ont de quoi déphaser le ou la cinéphile, en donnant une forte impression de parenthèses sur le ton de base qui lui, est entièrement plausible. Pour ceux qui verront le film et qui voudront polémiquer avec moi, je fais ici référence principalement à la rafale de vent et à la danse-envol.

Du reste, c’est un Oscar pleinement mérité pour ce beau petit film à portée sociale. Sans devenir un classique intemporel, je pense que son contenu tombe à point. Et de bonne façon.

La réflexion
De nouvelles associations

Il est parfois défendu, dans des travaux de neuroscience (je pense à ceux de A. Damásio), que l’être humain possède des mécanismes de défense génétiquement programmés face à la différence. Ces mécanismes seraient hérités de l’évolution, la présence de dissemblances étant souvent signe, dans l’ordre naturel, d’une menace imminente (une tribu rivale, un prédateur, un ennemi venimeux). Or, comme Damásio le souligne lui-même (Looking for Spinoza : Joy, Sorrow and the Feeling Brain, 2003, p. 40), ces mécanismes de base sont souvent mal adaptés aux sociétés modernes, ce qui invite à les corriger par la culture.

À ce propos, je pense que les films ont à jouer un rôle important. Damàsio (et Spinoza) dirait qu’un affect négatif peut seulement être remplacé par un affect positif, qui est plus fort. Au mécanisme spontané de défense face à ce qui diffère, il faut suppléer d’autres associations, positives, d’amour et de reconnaissance. Des films comme Una mujer fantástica nous donne le moyen de cette ambition: en exposant le spectateur.trice pendant deux heures à une réalité qui échappe à son quotidien, le film offre l’occasion de remodeler ses grilles d’évaluation fondamentales, et ce, pour le mieux. Je suis personnellement ressorti plus sensible à la cause trans à la suite de ce visionnement. Voire même: plus ouvert.

«Una mujer fantástica» offre l’occasion de remodeler les grilles d’évaluation fondamentales, et ce, pour le mieux.

J’écrivais dans ma dernière chronique que le cinéma est un entraînement à l’empathie. Je double ici cette analyse. Les bons films nous préparent aux grandes émotions ET nous permettent de transformer notre regard sur les autres, d’aller au-delà de certaines prédispositions qui ne font plus sens culturellement. Ils nous rendent plus attentif.ve.s et mieux adapté.e.s à la société d’aujourd’hui et de demain.

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