Le gars qui parle de cinéma: «Barbara» — L’aboutissement d’une réflexion

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Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Mathieu Plante
Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Mathieu Plante

Quand on aborde un sujet de manière originale, on s’assure que le spectateur en fasse autant.

Le film

«Vous faites un film sur Barbara ou sur vous?»

C’est une expérience vraiment singulière que ce Barbara de Mathieu Amalric. D’abord parce qu’il s’agit d’un film dans un film: plutôt que de nous présenter une traditionnelle collection d’extraits biographiques sur la vie de la chanteuse de L’Aigle noir et de Ma plus belle histoire d’amour, Amalric nous livre un plateau de tournage où l’on voit les acteurs et le réalisateur travailler le sujet Barbara.

Au cours de l’heure et demie de visionnement, le spectateur se voit ainsi exposer le travail de Brigitte (Jeanne Balibar), qui s’applique à étudier et creuser son personnage, sous les demandes du réalisateur Yves (Amalric), dont l’adoration envers la défunte chanteuse est constamment trahie par l’investissement démesuré qu’il consacre dans le projet. Du film que ces personnages tournent, le spectateur ne verra au final que quelques scènes, essentiellement musicales, toujours traitées avec ce double jeu de mise en abyme, où l’on voit des caméras filmer des caméras.

En lisant une telle description, on pourrait être porté à penser que Barbara est un film qui s’adresse surtout à l’intellect, comme le font généralement les démarches conceptuelles. Mais il ne faut pas.

Amalric nous livre un plateau de tournage où l’on voit les acteurs et le réalisateur travailler «le sujet» Barbara

D’une part, la place accordée à la musique de l’artiste (la liste dans le générique de fin est tout simplement interminable) donne à l’œuvre un vernis de douceur et de mélancolie qui rend profondément justice à l’univers musical de Barbara. Le spectateur, s’il aime l’œuvre de l’artiste, sera immanquablement envoûté.

D’autre part, le jeu conjoint de Balibar et Amalric se trouve à être tellement communicatif, expressif et sensible que l’on peut difficilement suivre le parcours de leur personnage sans verser dans l’empathie. Sous l’effet des fantaisies libres de Brigitte et de l’éparpillement émotif d’Yves, on finit par être partout sauf dans notre tête.

S’adressant donc à un quelque chose situé entre l’intellect et le reste, le film saura plaire au spectateur qui est prêt à être bousculé par des codes autres que ceux du film biographique habituel. Une légère mise en garde s’impose à ce sujet: par sa construction particulière et par son fil conducteur plutôt flou, il se peut que le spectateur ait besoin de quelques jours avant de pleinement apprécier ce qu’il a vu. L’absence de fin réelle – le film s’interrompant d’un coup, comme par accident – n’est sans doute pas étrangère à ce besoin de laisser la mémoire affective faire son travail. Une fin qui donne envie de terminer sa critique abruptement.

Entre les fantaisies libres de Brigitte et l’égarement émotif d’Yves, on finit par être partout sauf dans notre tête.

La réflexion

Il est intéressant de constater, pour cette dernière chronique de 2017, que mon automne m’a amené malgré moi, en raison des horaires de diffusion des cinémas et des dates de tombées du Zone Campus, à couvrir majoritairement des films biographiques: The Viceroy’s House, Le jeune Karl Marx, La Passion Van Gogh, Barbara.

Ces rendez-vous ne tiennent toutefois pas seulement du hasard. L’industrie du cinéma éprouvant de nos jours d’immenses difficultés à produire des films qui coûtent de plus en plus cher pour rivaliser avec l’industrie du jeu vidéo (qui domine le marché du divertissement), l’utilisation de personnalités connues comme sujets cinématographiques n’a rien d’étonnant: elle fournit à l’œuvre, avant même d’être diffusée, un certain pouvoir d’attraction.

«Vous allez en apprendre plus sur un/une tel(le)». Il y a pourtant des travers à cette solution commerciale visant à maintenir le cinéma au sein des grands marchés, travers que j’ai tenté d’identifier dans mes chroniques précédentes (présenter les personnalités comme meilleures qu’elles ne le sont, faire des films seulement en raboutant des épisodes sans lien réel); or, le film Barbara semble presque arriver en réponse à mes réflexions.

Plutôt que de nous servir une Barbara sanctifiée ou victimisée, plutôt que de faire un collage plus ou moins satisfaisant pour donner au spectateur un prétexte d’histoire, le film d’Amalric assume pleinement la contrainte de présenter en extraits les marques que nous a laissées l’artiste, par l’entremise de son œuvre d’abord, par sa personnalité ensuite.

Certes, les films doivent s’adresser aux vivants: ils doivent être un regard sur des figures qui planent dans la mémoire collective, ou qui mériteraient d’y être. Mais pour cela, il faut que l’industrie cinématographique soit capable de conjuguer à la documentarisation un petit quelque chose d’autre de primordial, qui fait du cinéma un medium exceptionnel, quelque chose à mi-chemin entre la sensibilité et l’intelligence. Pour que le spectateur devienne lui-même, dans son regard, plus sensible et plus intelligent.


À voir au Cinéma le Tapis Rouge

Tadoussac, de Martin Laroche
Drame québécois mettant en vedette Isabelle Blais et Camille Mongeau

Rock n’ Roll, de Guillaume Canet
Comédie française traitant du «jeunisme» et de la peur de vieillir

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