Le gars qui parle de cinéma: «Et au pire, on se mariera»

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Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Rose-Anne Déry
Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Rose-Anne Déry

Quand on écoute un film et qu’on se dit simultanément: «C’est féminin» et «Ça fait du bien». Et bien ça fait du bien.

Le film

«Tu veux que je te raconte quoi là?»

Jusqu’où le besoin d’être aimé, l’héritage psychologique et les idéaux d’émancipation peuvent-ils tordre notre perception de la réalité? C’est la question centrale que pose Léa Pool (La passion d’Augustine, Le papillon bleu) dans Et au pire, on se mariera, adaptation cinématographique du roman homonyme de Sophie Bienvenue. À mille pas de distance de l’histoire d’amour traditionnelle, le film explore les affects entachés d’Aïcha (Sophie Nélisse), une jeune adolescente de 14 ans qui cumule les ambitions prématurées.

Si le scénario se construit essentiellement autour des tentatives de séduction de l’adolescente à l’endroit de Baz, un homme de deux fois son âge (Jean-Simon Leduc), c’est plutôt le regard sur le pourquoi de ces sentiments qui constitue la véritable trame du film. Ainsi, bien que l’amour (ou le désir amoureux) soit assurément au centre de l’œuvre, celle-ci se range davantage parmi les thrillers psychologiques que parmi les films de romance. En accentuant, on dirait: «Et au pire, on se mariera», bien avant «Et au pire, on se mariera».

Un thriller, donc. Sur ce point, il importe de souligner que la trame narrative remplit très bien ses objectifs. Utilisant avec technique les révélations à rebours, alimentées par de courtes séquences d’interrogatoire où la protagoniste se prononce sur les événements vécus, le film amène le spectateur à constamment réviser ce qu’il a vu et à modifier les critiques qu’il a pu initialement jeter sur les personnages, leurs choix et leurs actions. Un travail intelligent de la part de Bienvenue et de Pool, qui plutôt que de nous laisser juges des comportements, nous obligent progressivement à adopter un regard plus compréhensif et plus senti face à cette réalité complexe qu’est le désordre amoureux à l’adolescence (et par extension, à la vie adulte).

Pris dans son ensemble, le film a pour force de laisser en conclusion quelques pistes ouvertes qui incitent à réfléchir plus sérieusement sur les problématiques présentées (le désir en bas âge, la vulnérabilité émotive, la sélectivité de la mémoire et la non-sélectivité des processus inconscients). Malgré la présence de quelques redondances, – qui ne sont peut-être pas étrangères au jeu un peu répétitif de Nélisse – je recommande le visionnement de ce film bien construit et audacieux, qui nous rappelle comment nous ne sommes jamais bien loin, en amour, de certains aveuglements volontaires.

La réflexion

Aïcha et sa mère, captées par Léa Pool, à partir de la plume de Sophie Bienvenue: plus qu’un film mettant en scène des femmes, Et au pire, on se mariera me semble être un excellent film fait par des femmes et centré sur des femmes. En 1h33 de visionnement, les personnages masculins gravitent autour du noyau dur de l’œuvre: ils accompagnent et ponctuent le récit, marquent les enjeux. Mais ces enjeux, dans leur lecture, dans leur traitement, dans le temps de caméra alloué à chaque genre… eh bien, ils donnent la place aux femmes. Et même un pluraliste invétéré comme moi s’est senti, face à cette œuvre, en territoire nouveau.

En voyant le dernier produit de Léa Pool, je me suis rappelé que le cinéma est toujours à son meilleur quand il nous présente le film que nous n’aurions même pas pensé faire.

Dernièrement, j’ai croisé un article en ligne de la revue de théâtre JEU, intitulé «Apprendre à compter», où il est soutenu statistiquement que les productions théâtrales québécoises des cinq dernières années affichent une sous-représentation nette des femmes dans la mise en scène et dans l’écriture des pièces sélectionnées. En lisant l’article, je me suis moi-même interrogé sur les différentes catégories «À la manière d’un réalisateur» que j’ai pu rencontrer dans le (petit) circuit d’improvisation du Québec. Les plus fréquents: Quentin Tarantino, Wes Anderson, Tim Burton et Xavier Dolan (et Michael Bay, mais ça, c’est à cause de mon ami Maxime). En me demandant finalement quelle réalisatrice aurait pu faire le palmarès, il m’a fallu prendre quelques secondes pour réfléchir. Et c’est Kathryn Bigelow (The Hurt Locker, Detroit) qui m’est venue la première à l’esprit, elle qui a été doublement oscarisée pour l’un des films les plus masculins que je connaisse (The Hurt Locker).

Je serais curieux de voir les statistiques des scénaristes et des réalisatrices au Québec pour faire la comparaison. Mais assurément, en voyant le dernier produit de Léa Pool, je me suis rappelé que le cinéma est toujours à son meilleur quand il nous présente le film que nous n’aurions même pas pensé faire. En ce sens, les films féminins qui sont «bien» seront toujours les bienvenus dans ma vie.


Au Cinéma le Tapis Rouge 

AVA, de Léa Mysius
(Jusqu’au 12 octobre – Drame français sélectionné pour la 56e Semaine de la Critique)


 

 

 

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