Le gars qui parle de cinéma: Le Jeune Karl Marx

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Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Mathieu Plante
Louis-Étienne Villeneuve. Photo: Mathieu Plante

Parfois, il y a des sujets intéressants, mais sans bonne histoire à raconter…

Le film – «Quels beaux amis tu as»

Le Jeune Karl Marx, de Raoul Peck, est ce que je qualifierais, sans méchanceté, de film pour les adorateurs. Parce que pour éprouver lors de son visionnement le plaisir d’y retrouver, bien interprétés, les Bakounine, Engels, Marx, Proudhon, Weitling et Hess de ce monde, il faut d’une certaine façon les connaître déjà. Autrement, le film ne fait que présenter une autre histoire d’un penseur qui vit dans la pauvreté, sans fournir d’éclairage – si ce n’est que quelques indications parcellaires – sur ce qui a motivé la rédaction de son œuvre capitale. Après avoir compris que Marx était rigoureux conceptuellement et opposé aux idées vagues, le spectateur risque de rester sur sa faim.

Après avoir compris que Marx était rigoureux conceptuellement et opposé aux idées vagues, le spectateur risque de rester sur sa faim.

D’une certaine façon, on pourrait dire que le film est une bonne biographie, sans histoire. Comme philosophe, j’ai apprécié y trouver des précisions sur certains événements, comme la fondation de la Ligue communiste. Je suis sorti, à la fin du film, avec le même sentiment que si j’avais lu un abrégé de la vie de Marx, en livre ou sur le web. Les événements s’enchaînent, les épreuves aussi, mais on finit par se demander: à quoi ça mène?

Et bien, ça mène à la rédaction du Manifeste du Parti communiste, qui occupe les dix dernières minutes du film, sans véritablement soulever de réflexion ni de conclusion: la réalisation semble en fait ne pas trop avoir su elle-même comment finir, si ce n’est que par un appel, un peu cliché, à la camaraderie internationale. Après deux heures de visionnement, où l’on voit les auteurs lutter pour leur survie matérielle (Marx) ou morale (Engels), le film se résout en un demi-soupir à demi poétique, qui nous fait regarder notre montre en nous disant: ah bien oui, c’est fini. Générique sur fond d’images de révolutions et sur Like a Rolling Stone de Bob Dylan, bien entendu.

Il me semble sur ce point que la pertinence de faire un film sur Marx aujourd’hui ne devrait pas être de nourrir la nostalgie d’une époque où le programme communiste semblait vraiment constituer un projet de société, une solution de sortie. Le Jeune Karl Marx apparaît à cet effet comme un film s’adressant surtout aux vieux révolutionnaires des années 1960, que l’on tente de raviver à coup de défibrillateur à roulettes. Le traitement de l’œuvre et de la vie de Marx aurait gagné plutôt à montrer comment, depuis le début de la révolution industrielle, l’exploitation des efforts de certains par d’autres n’a en réalité pas beaucoup changé. Plutôt que de conclure sur un: «Marx et Engels ont changé le monde», il aurait été plus pertinent de terminer sur un: «le monde a malheureusement survécu à Marx et Engels».

Le monde a malheureusement survécu à Marx et Engels.

La réflexion

J’ai revu dernièrement les deux films sur Yves Saint-Laurent (Yves Saint-Laurent et Saint-Laurent), qui sont sortis tous deux en 2014. Au terme du visionnement du Jeune Karl Marx, j’ai mis au clair une impression que les deux autres films m’avaient laissée: faire un film sur une personnalité connue, c’est créer un intérêt qui est souvent rapidement dépassé.

Pourquoi? Parce que les personnalités connues n’ont pas toujours vécu de manière à avoir une bonne histoire à raconter. Comme pour Yves Saint-Laurent, l’histoire du jeune Marx est une histoire à plusieurs tableaux qui s’enchevêtrent sans trouver de filon clair. Attirés par les moments marquants (et documentés) des périodes qu’ils couvrent, les scénaristes de films biographiques finissent généralement par produire un collage un peu aléatoire d’épisodes plus ou moins indépendants, comme si on sentait l’équipe se dire: «on ne peut pas ne pas parler de ça, et de ça, et de ça…».

Sans filon, un film biographique devient… une mauvaise biographie.

Or, sans filon, un film biographique devient… une mauvaise biographie. Il faut vraiment un travail intelligent pour bâtir une bonne histoire, et cela implique de ne pas faire un film pour les adorateurs – pour les faire sentir savants – mais plutôt pour les non-initiés, pour créer chez eux d’abord un intérêt, puis éventuellement une réflexion.


                 À voir au Cinéma le Tapis Rouge

Barbara, de Mathieu Almaric (jusqu’au 23 novembre)

Crise RH, de Nicolas Silhol (jusqu’au 23 novembre)

 

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