Les mains sales : Éric Lapointe et la post-vérité

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éric lapointe
Le chanteur Éric Lapointe, accusé de violence conjugale.

La scène culturelle québécoise a été bouleversée cette semaine par un évènement grave, c’est-à-dire l’allégation de violence conjugale à l’encontre d’Éric Lapointe, personnalité marquante de la musique québécoise.

Les personnalités publiques masculines et québécoises ont en effet beaucoup fait parler d’eux dans les médias dans les dernières années, principalement pour des allégations ayant rapport à la violence ou à l’inconduite sexuelle. On peut penser, dans les cinq dernières années seulement: à Claude Jutras, accusé d’attouchements sur mineurs, 30 après sa mort; Joël Legendre, accusé de grossière indécence, ainsi qu’Éric Salvail, accusé d’agression sexuelle, de séquestration et d’harcèlement. 

Le but ici n’est non pas de faire le procès d’Éric Lapointe, compte tenu du fait que les informations rapportées sont faibles, mais aussi que la récente explosion de l’affaire ainsi que l’enquête en cours ne nous donnent pas les outils pour juger entièrement de la situation. En effet, Lapointe a le droit selon la loi canadienne à la présomption d’innocence, déclarant qu’il est innocent jusqu’à preuve du contraire, lui-même ayant plaidé non coupable aux accusations faites contre lui.

J’aimerais me pencher plutôt sur la réception de l’information, sur les admirateurs et les conséquences que certains types de discours peuvent avoir sur la crédibilité accordée aux victimes.

L’ère de la post-vérité

Nous vivons, comme plusieurs penseurs et journalistes semblent l’affirmer, dans une ère de «post-vérité». Mot choisi par le dictionnaire Oxford comme le mot de l’année 2016, ce mot signifie : «Qualifie une situation ou une stratégie dans lesquelles la réalité des faits et la véracité des propos sont secondaires, la priorité étant donnée aux émotions et aux opinions.». Bien que ce mot soit surtout utilisé dans un contexte politique, nous l’utilisons ici pour expliquer le phénomène d’opinion qui se dégueule sur les réseaux sociaux à partir de cas comme celui d’Éric Lapointe, c’est-à-dire plus généralement des cas faisant référence à la violence faites aux femmes.

L’amour rend aveugle, et l’amour des gens pour Lapointe amène certains d’entre eux à défendre becs et ongles le rockeur. Sur les réseaux sociaux, les commentaires défendant l’interprète de Poussée par le vent sont nombreux, allant d’une défense légitime à un mauvais goût douteux. Bien que ces derniers soient souvent mauvais pour mon cœur et que je les regarde seulement par pur masochisme, il m’a semblé intéressant de regarder les différents articles publiés par La Presse et le Soleil afin de m’imprégner de l’opinion publique…

 Si certains défendent sa présomption d’innocence alors que d’autres tiennent fortement à le voir payer pour ses crimes, vociférant que ce cas n’est que la pointe de l’iceberg et que Lapointe harcèle les femmes depuis des lunes, d’autres viennent renverser la tendance, criant haut et fort que la plaignante a voulu «le salir». Alors qu’on s’efforce d’un côté à dénoncer la violence faite aux femmes, à s’assurer que celle-ci soit nommée, comme l’a fait la députée Manon Massée dans une publication Facebook récente, de l’autre, les gens se sentent plus mitigés, regrettant la destruction de la carrière de l’artiste, son départ de la Voix, mais aussi le fait qu’on «ne devrait pas mélanger la vie professionnelle et la vie privée du rockeur». C’est dans cette optique qu’apparaît le concept de post-vérité ici ; l’opinion des gens ainsi que l’amour qu’il porte à l’icône semble dicter un consensus des faits. Ce phénomène peut s’avérer extrêmement dangereux, puisqu’il vient miner de façon publique la crédibilité des victimes, qui est généralement extrêmement difficile à établir.

Et les faux témoignages ?

Dans les cas portant sur la violence conjugale et sexuelle, il n’est pas rare que les détracteurs des victimes crient rapidement aux «faux témoignages», situation dans laquelle les personnes victimes se font accuser de mensonges dans le but de salir des réputations ou bien d’obtenir de l’argent.

Le phénomène existe, bien entendu, et fait plusieurs victimes chaque année. Bien que le pourcentage de fausses allégations en ce qui concerne les violences conjugales est assez peu documenté, on peut citer les informations pour des crimes similaires, comme les agressions sexuelles. Si seulement 5 à 10% des crimes ayant rapport à la violence sexuelle sont rapportés, seulement 2 à 8% sont jugés comme étant des faux témoignages. Nous pouvons donc stipuler, sans exagération, que le tout est assez rare.

Nous devons impérativement nous placer contre ce genre de commentaires.

C’est pourquoi il faut limiter en tant que personnes les commentaires allant à l’encontre de la crédibilité de la victime, sans pour autant lyncher sur la place publique. Il faut laisser la présomption d’innocence faire son travail et en tant que spectateur des évènements, s’assurer que nous ne proférons pas des fausses opinions basées sur nos émotions, qui pourrait entacher les combats menés depuis longtemps en faveur de la reconnaissance des victimes.

Nous devons impérativement nous placer contre ce genre de commentaires, qui veut faire d’une exception, c’est-à-dire des faux témoignages, une règle qui n’existe tout simplement pas.

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