Mange, lis, aime: La psychose de François Blais

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Photo: Éditions L'instant même
Photo: Éditions L’instant même

Dans La classe de madame Valérie (2013), le prolifique François Blais faisait vivre 25 personnages évoluant sur 20 ans; dans Cataonie, son récent recueil de nouvelles, l’auteur cède toute la place à un unique narrateur – écrivain bizarre, excessif, bavard et asocial – autour duquel évoluent dans l’ombre quelques personnages secondaires. Le protagoniste vole la vedette en racontant des évènements banals de son quotidien qui prend chaque fois une ampleur extraordinaire.

Le monde à l’envers

Les six anecdotes qui composent le recueil de Blais semblent tout droit sorties d’une tête idiote: la perception de la réalité est sévèrement biaisée, les interprétations sont sans logique et toute norme sociale est rejetée du revers de la main. Le narrateur – qui porte le même nom que l’auteur – est un fou au bord de la psychose qui livre sans pudeur ses obsessions et ses envies. Le comique de la situation est qu’il est convaincu de détenir la vérité.

Un jour, il s’éprend d’une naine qui le rejette; le lendemain, il remet en doute le nombre de mots de son document Word et se charge de refaire le décompte sans dormir; le jour suivant, il croit être un personnage d’Angéline de MontBrun, un roman québécois du XIXe siècle. Ce ne sont que quelques-uns des «drames» qui marquent la vie du personnage, désirant vainement gravir les échelons sociaux, même s’il se situe fatalement en marge. François Blais nous emporte dans un délire bien maitrisé dans lequel un simple détail devient chaque fois un évènement divertissant raconté sur plus de dix pages.

Le narrateur est un grand bavard qui digresse et étire ses histoires. Il faut dire que François Blais n’a jamais aimé l’économie des mots. Pourtant, ces nouvelles m’ont toutes paru courtes, dynamiques, fluides. Chacune de ses histoires alimente ingénieusement la folie du narrateur en le montrant parfois comme un être dérangeant, intrigant ou sadique, mais toujours fou.

Le XIXe siècle remisé

Si le narrateur pense comme un idiot, à l’inverse, il s’exprime comme un orateur habile, qui maitrise excellemment la langue française. L’auteur use abondamment du subjonctif imparfait – comme dans son dernier roman Sam (2014). Blais réussit, de cette façon, à amplifier le ridicule du protagoniste: «Il y a peu de temps de cela, une mienne cousine conçut l’étrange lubie d’unir sa destinée à celle d’un quelconque monsieur. Bien que mes relations avec cette branche de la famille fussent à peu près inexistantes, l’on ne pouvait décemment se dispenser de m’inviter au mariage».

Ces formulations pompeuses semblent provenir d’une tout autre époque, même si chaque action se déroule dans le Québec contemporain. Le contraste est ingénieux. Il rend compte du décalage social dont souffre le personnage: il ne peut bien vivre ni en communauté, ni à son époque.

On a même parfois l’impression de lire un roman d’apprentissage, un genre littéraire prisé au XIXe siècle qui met toujours en scène un jeune personnage désirant monter les échelons sociaux. Le narrateur surnomme sa maitresse madame D*** et tente de rentrer en contact avec le vicomte de G*** pour avoir bonne réputation. Rien à voir avec la réalité québécoise actuelle. Pourtant, le narrateur écrit ses romans sur son ordinateur, utilise le téléphone, fait ses emplettes au IGA et connait Le Journal de Montréal. Le va-et-vient entre époque moderne et révolue est particulièrement réussi.

«Cataonie est un recueil sans temps mort, dans lequel la folle narration ne s’essouffle pas et amuse de la première ligne jusqu’au point final.»

Le plaisir du lecteur aguerri

Cataonie regorge de références littéraires cachées ou évidentes et les jeux de mots font toujours sourire. Le narrateur cède aussi un rôle à son lecteur qui prend une belle importance dans l’œuvre: «Cela m’embarrasse un peu d’avoir à le dire mais, à cet endroit de mon récit, il me faut absolument raconter de nouveau un rêve. Le lecteur s’écriera, à bon droit: « Sapristi, monsieur! Vous deviez forcément savoir dès le début que vous auriez deux rêves à narrer! Pourquoi alors ne vous être excusé que pour le premier? » J’admets mon tort.»

Cataonie est un recueil sans temps mort, dans lequel la folle narration ne s’essouffle pas et amuse de la première ligne jusqu’au point final. Il ne suffit d’entrer qu’une seule fois dans l’univers éclaté de François Blais pour vouloir y rester. Essayez, juste pour voir.

Auteur: François Blais

Titre: Cataonie

Prix: 16,95$

Éditions L’instant même, 2015, 120 pages.

**** (4 sur 5)

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