Mange, lis, aime: L’éloge des paumés

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Photo: Éditions Les Herbes Rouges
Photo: Éditions Les Herbes Rouges

Pour une rare fois, ma chronique ne sera pas dédiée à une nouveauté littéraire ni à un auteur marginal dont l’œuvre a été boudée par la critique et trop vite classée aux oubliettes. Cette fois, il vaut le coup de déroger de mes habitudes pour vous partager le premier roman de Jean-Simon Desrochers paru en 2009 aux Herbes Rouges, et qui se classe parmi les lectures les plus marquantes de ma jeune vie de lectrice.

La canicule des pauvres a attiré la sympathie de la critique en étant qualifié d’un «livre foisonnant, ambitieux. «Un livre d’exception» par Danielle Laurin dans Le Devoir. «Rarement a-t-on lu dans une rentrée littéraire un premier roman aussi ambitieux», ajoute Chantale Guy dans La Presse. Pour ce bijou littéraire, l’auteur s’est valu d’être à la fois finaliste au Grand prix littéraire Archambault et au Prix des libraires du Québec en 2011. À défaut de paraître originale, La canicule des pauvres, œuvre dont les éloges ne tarissent pas, se doit encore d’être applaudie.

Jean-Simon Desrochers, en plein contrôle de sa galère

700 pages, environ 150 chapitres et 26 personnages secondaires aux histoires multiples; voilà l’ambitieuse composition de La canicule des pauvres. Jean-Simon Desrochers ne déroge pourtant jamais de son filon principal: celui de mettre en scène, pendant dix jours de canicule, des ratés montréalais qui partagent le même immeuble, aussi crasseux et délabré que ceux qui y habitent. Le narrateur-dieu s’immisce dans chacun des appartements surchauffés où l’on y rencontre entre autres des musiciens sidéens, un homosexuel refoulé, des suicidaires en rechute, un désaxé sexuel, un pornographe intellectuel, une vieille peau dissimulée sous le Botox et des prostituées en quête de tendresse. Chacun des débuts de chapitres informe le lecteur de la température ressentie et l’heure à laquelle se déroule l’action: «18h15. – Humidex 43 degrés Celsius».

Jean-Simon Desrochers a créé une œuvre d’une richesse inégalée en s’inspirant de la misère des pauvres.

L’auteur orchestre au quart de tour ces vies délabrées, ces histoires qui s’entremêlent et se répondent dans une fluidité surprenante. Le tour de force de l’écrivain reste toutefois d’avoir campé 26 personnages riches, nuancés, sans jamais tomber dans la caricature: chacun de ses pauvres a une couleur, une odeur, une histoire unique. S’ils vivent dans la même galère, s’ils se cantonnent dans une même tristesse, chacun d’eux trouve leur singularité. Être exposé à autant d’histoires dans une même œuvre peut être étourdissant et on y perd parfois le fil au début du roman. La confusion s’estompe lorsque les mêmes personnages reviennent de manière régulière et quelques lignes en début de chapitre suffisent pour renouer avec les univers de chacun.

Des pauvres aux âmes ouvertes

Jean-Simon Desrochers s’incruste souvent dans les têtes des locataires et arrive, de cette manière à les complexifier, à les humaniser. Les monologues intérieurs de Zach, vendeur de drogue au cerveau brouillé par les excès du haschisch, sont particulièrement réussis. L’on ressent son amnésie persistante et sa difficulté à raisonner. S’incruster dans ces pauvres têtes permet aussi de faire tomber les préjugés: si ses personnages paraissent, à première vue, des ratés et ignorants, leur passé, leurs souvenirs et leurs désirs qui défilent dans leur tête transforment notre dégoût en une certaine pitié. Derrière les couches de crasse, de maladresse ou d’excès se cachent une profonde tristesse ou même une belle tendresse, qui n’auraient pu être décelées en apparence.

La richesse du détail

Jean-Simon Desroches n’expose pas le quotidien du pauvre, il arrive à nous le faire ressentir. Ces descriptions, façonnées de détails, font surgir des images claires comme s’ils défilaient devant nos yeux. L’on vient à sentir la puanteur qui émane des murs crasseux de l’établissement, à imaginer la chaleur étouffante dans laquelle s’engourdissent les personnages, à entendre les échanges et les disputes. Les descriptions parfois trop longues apparaissent toutefois nécessaires pour créer avec autant de justesse une atmosphère saturée de pauvreté.

L’auteur ne mâche pas ses mots pour décrire les nombreuses scènes sexuelles qui ponctuent le roman. Toutes les actions, aussi humiliantes que vulgaires, sont décrites sans censure, de sorte qu’elles arrivent rapidement à notre esprit et créent parfois un malaise persistant. Les ébats d’un schizoïde et désaxé sexuel sont décrits dans un style cru qui fait naître un dégoût, rarement ressenti avec autant d’intensité lors d’une lecture. De la même manière, la mort de certains personnages est décrite de manière si précise qu’on a l’impression de voir les corps s’effondrer, se raidir.

Qu’on se le tienne pour dit, La canicule des pauvres renferme une structure aussi laborieuse qu’impressionnante, fourmille de détails signifiants, regorge à la fois de tristesse, de tendresse et d’humanité. Jean-Simon Desrochers a créé une œuvre d’une richesse inégalée en s’inspirant de la misère des pauvres.

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Auteur : Jean-Simon Desrochers

Titre : La canicule des pauvres

Éditions Les Herbes rouges

Date de parution : 2009 (édition de poche, 2014)

704 p.

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