Mange, lis, aime: Raconter l’inexplicable

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Photo: Courtoisie
Photo: Courtoisie

Jean Forest, ancien professeur de littérature à l’Université de Sherbrooke, aurait préféré ne jamais avoir à écrire son dernier roman La passion de Karlo, un récit autobiographique troublant dans lequel l’auteur raconte la double vie et le suicide de son unique fils. Si Karlo a gardé sa douleur secrète, son père décide courageusement de coucher la sienne à l’écrit. Peut-être est-ce dans une tentative de comprendre l’inexplicable…

Double vie

Le témoignage de Jean Forest semble tout droit sorti d’un film hollywoodien. Karl-Philippe Bayard, surnommé Karlo, est né en 1988. Il est un enfant spécialement sans malice: jamais d’excès de colère ou de caprices. Son parcours scolaire est plus qu’enviable: il accumule les réussites, a beaucoup d’amis et le soutien parental. Seule impasse (qui n’a rien de tragique): il change de programme universitaire après une année en administration. Il se réoriente en informatique.

Il suit un stage à Vancouver, termine son baccalauréat et s’inscrit au HEC pour faire sa maitrise. Son avenir est prometteur. Seulement, juste avant la rentrée scolaire, Karlo se suicide en septembre 2011. Il est retrouvé dans la voiture du paternel avec une balle dans la tête. Rien ni personne ne laissait présager cette fin tragique puisque Karlo orchestrait secrètement et laborieusement sa double vie.

En fait, Karl-Philippe Bayard n’a jamais suivi de stage à Vancouver, n’a jamais étudié l’informatique. Après ses études en administration, il s’est inventé une vie qu’il a fait croire à son entourage, et peut-être à lui-même aussi. Si tout le monde – sans exception – croyait qu’il préparait son avenir sur les bancs d’école, Karlo végétait plutôt dans une résidence d’étudiants en jouant à des jeux vidéo. Mythomane, manipulateur, berneur par excellence, Karlo avait peut-être tous ces défauts. Mais, il semblait être surtout un jeune homme en détresse qui n’a jamais trouvé les mots pour dire la douleur qui le hantait. Avouez que l’histoire a quelque chose d’exceptionnel, d’irréel… Pourtant, La passion de Karlo est un témoignage sans romance.

Le tragique d’un point de vue objectif

Dans son œuvre, Jean Forest n’a pas voulu, il me semble, montrer le désastre psychologique d’un père qui perd son unique fils. Loin de là. Cette histoire est racontée dans un style documentaire, comme si l’auteur avait pris une distance quasi scientifique pour partager son malheur.

L’auteur relate les faits chronologiquement, les uns à la suite des autres, comme s’il menait une enquête. Il réunit, dans son roman, les lettres qu’il a destinées à son fils durant toute sa vie, les commentaires positifs des professeurs de Karlo lorsqu’il était enfant, les interprétations des psychiatres à la suite de la tragédie et il nous présente certains échanges qu’il a entretenus avec son fils.

«Parfois, on espère que la fiction devienne réalité. Dans La passion de Karlo, on souhaite qu’il en soit tout le contraire.»

On tente en vain, dans ces descriptions détaillées, de trouver un signe avant-coureur de cette double vie. Étrangement, Karlo avait du mal à parler de lui, à se trouver une copine et n’a jamais eu un comportement passionnel ou explosif, d’où peut-être le titre de l’œuvre. Son père ne l’a jamais entendu rire aux éclats, ni crier aux larmes. En fait, Karlo cachait son vrai visage pour vivre en apparence, si bien qu’il en est mort.

Si les voyages père-fils racontés par l’auteur s’étirent inutilement, les dernières heures de la vie de Karlo ainsi que celles qui suivent sont bien présentées et particulièrement troublantes pour le lecteur. Jean Forest raconte avec lucidité les comportements de son fils (qui n’ont rien d’étrange!) avant ses derniers souffles. Ces moments tout juste avant la mort et tout juste après ont sans doute été revécus, analysés, décortiqués, pensés et repensés des millions de fois par l’auteur. Ils constituent sans doute le moment charnière de l’œuvre.

Une critique délicate

Difficile de critiquer le témoignage d’un père qui raconte courageusement la mort d’un fils qu’il croyait réellement connaitre. Il est vrai que le style de l’œuvre, d’un point de vue uniquement littéraire, demeure trop neutre et plusieurs précisions auraient pu être supprimées. Si l’histoire avait été fictionnelle, on aurait sans doute apprécié davantage entrer dans la tête bouillonnante et mystérieuse de Karlo plutôt que de celle du père.

Or le but de Jean Forest n’était sans doute pas de se servir de son histoire pour créer une fiction surprenante. Il voulait partager les faits tels qu’ils sont et témoigner de sa douloureuse incompréhension. Parfois, on espère que la fiction devienne réalité. Dans La passion de Karlo, on souhaite qu’il en soit tout le contraire.

Jean Forest

Éditions Triptyque

Montréal, 2015, 194 p.

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