Petite bulle d’histoire : La Corriveau

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Portrait par Camille Limoge
Crédit: Camille Limoge

Entre réalité et légende, le récit de Marie-Josephte Corriveau, dîtes la Corriveau, hante depuis des siècles la mémoire collective québécoise. Condamnée à mort en 1763 pour le meurtre de son second époux, sa vie a été reprise et déformée jusqu’à devenir un conte terrifiant. Victime, meurtrière ou sorcière, qu’en est-il réellement de l’histoire de la Corriveau? 

Une habitante « ordinaire »

Marie-Josephte Corriveau est née en 1733 d’une famille d’agriculteur dans la paroisse de St-Vallier, à Québec. Sa fratrie se compose de onze enfants, mais elle est la seule à atteindre l’âge adulte. Ses dix frères et sœurs étant tous décédés en bas âge.

En 1749, elle quitte le domicile familial pour épouser Charles Bouchard, un agriculteur voisin de 23 ans. Ils sont mariés pendant onze ans et ont trois enfants.

Malheureusement, ce mariage trouve une fin tragique lorsqu’en 1760, Charles est retrouvé mort dans son sommeil. Déjà à cette époque, Marie-Josephte n’est pas épargnée par les soupçons de son entourage. Certaines rumeurs vont même jusqu’à dire qu’elle aurait versé quelques gouttes de poison dans l’oreille de son mari…

L’histoire ne va pas plus loin et, après une période de temps appropriée à l’époque, la jeune femme est prête à se remarier.

Le 20 juillet 1761, Marie-Josephte épouse en secondes noces Louis-Étienne Dodier, un autre agriculteur de Saint-Vallier. Ils sont mariés deux ans et n’ont aucun enfant.

Meurtre et coups de sabot

En janvier 1763, Louis-Étienne Dodier est retrouvé mort dans son écurie au pied de son cheval. À cette époque, la Nouvelle-France est nouvellement conquise par la Grande-Bretagne et est administrée par un régiment britannique. L’ambiance est lourde pour les francophones qui sont fréquemment traités comme de la vermine par leur conquérant, dont ils ne partagent pas la langue.

Lorsque la mort de Louis-Étienne Dodier est déclarée aux autorités militaires, la famille affirme qu’il s’agit d’un accident : le jeune homme aurait été tué, rué de coups par son cheval. De nombreuses blessures crâniennes semblent corroborer cette version des faits.

Malheureusement pour les Corriveau, les soldats refusent cette version et les rumeurs portent à croire à une version plus sinistre des faits… Il paraîtrait que Joseph Corriveau, le père de Marie-Josephte, serait en mauvais termes avec son gendre. Certains croient que les deux hommes étaient en conflit sur les limites de leur terre. D’autres croient que Louis-Étienne était un homme violent.

Entre le cadavre de Louis-Étienne Dodier et les rumeurs qui circulent sur son épouse et sa famille, le père Corriveau et sa fille sont arrêtés et emprisonnés à la redoute royale, un ancien bâtiment pour les prisonniers militaires, près des fortifications de Québec.

Procès et condamnation

Le 29 mars 1763, le conseil militaire britannique occupe le monastère des ursulines, qu’ils transforment partiellement en tribunal. Le procès se prolonge jusqu’au 9 avril 1763 et se conclut sur la condamnation du duo par le tribunal britannique, présidé par le lieutenant-colonel Roger-Morris. Joseph Corriveau est condamnée à être pendue sur la place public. Marie-Josephte est déclarée complice et condamnée à recevoir 60 coups de fouet ainsi que d’être marquée au fer rouge de la lettre « M », signifiant : meurtre.  

Cependant, lorsqu’un prêtre jésuite visite Joseph Corriveau, peu avant la date de son exécution, ce dernier plaide son innocence, avouant plutôt avoir pris le blâme pour les crimes de sa fille. Il déclare qu’elle est en réalité la seule coupable et que son seul crime fut de l’aider à déguiser le meurtre en accident.

Une peine exemplaire

Peu après, le tribunal déclare Marie-Josephte Corriveau coupable du meurtre de son époux et la condamne à être pendue enchainée avant d’être exposée, encagée sur la place publique pour une durée indéterminée.

L’exécution se déroule le 18 novembre 1763, soit deux mois seulement après l’annexion officielle de la Nouvelle-France par les Britanniques. Elle est emmenée aux buttes à Nepveu, sur les plaines d’Abraham, où elle sera pendue jusqu’à ce que la mort s’ensuive.  

Par la suite, son corps est exposé, durant cinq semaines, dans une cage de fer sur la place public de Lévis, du jamais vu en Nouvelle-France pour un crime similaire. Importunés par l’odeur et la décrépitude du cadavre, les habitants réclament la fin de sa sentence. Son corps est finalement décroché et enterré avec sa cage, près de Lévis.

C’est cette exposition prolongée qui marquera l’imaginaire collectif et provoquera la naissance du mythe de la Corriveau et l’effacement progressif de Marie-Josephte, la femme derrière la légende.  

La cage de la Corriveau au musée de La Civilisation. Crédit : LafabriqueCulturelle.ca

De l’histoire à la légende

Après l’excavation de sa cage, en 1850, les légendes entourant les crimes et la condamnation de Marie-Josephte prennent des proportions inimaginables. Dans son roman Les anciens Canadiens (1863), Philippe Aubert de Gaspé est le premier à mettre sur papier la légende de la Corriveau. Depuis, des dizaines, pour ne pas dire des centaines de romans, pièces de théâtre, films, etc. s’inspirent de cette histoire, ce qui rend parfois difficile de distinguer le vrai du faux.

Certains la décrivent comme une mangeuse d’hommes ayant brutalement assassiné sept de ses époux. D’autres racontent qu’elle aimait empoisonner ses victimes. D’autres encore prétendent qu’il s’agissait d’une sorcière et que son âme égarée est à l’origine de l’apparition des feux follets, près de l’île d’Orléans, sur le fleuve St-Laurent.

Éventuellement, la cage de la Corriveau disparait de l’espace public et se retrouve mystérieusement dans un musée de Salem, célèbre pour ces nombreux procès pour sorcellerie entre 1692 et 1693. En 2013, la société régionale de Lévis réussi à faire rapatrier la cage mythique. À ce jour, cet artéfact est la propriété du musée de la Civilisation de Québec.

Retour sur le procès

À l’initiative du jeune Barreau de Montréal, le 9 février 1990, soit 227 ans après son exécution, le procès de la Corriveau est réexaminé pour une première fois. Depuis, des dizaines de reconstitution de ce procès eurent lieu, menant à une réhabilitation graduelle de Marie-Josephte Corriveau.

Malheureusement, je ne peux juger de la véracité du meurtre de Louis-Étienne Dodier. J’ose cependant affirmer que personne ne mérite d’assister à la lente décomposition du cadavre d’une condamnée. Devant cette peine, qui peut encore s’étonner des répercussions folkloriques de ce « fait divers » québécois?

1 commentaire

  1. Je viens de faire une bonne lecture de tous les articles publiés par vous (Jennifer B.), très intéressant et bien écrit. J’aime bien ces articles un peu insolite. Beau travail.

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