Petite bulle d’histoire : Le bal des ardents

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Portrait par Camille Limoge
Crédit: Camille Limoge

Le 28 janvier 1393, à l’occasion du remariage de l’une de ses favorites, la reine de France, Isabeau de Bavière, organise un bal masqué à l’hôtel Saint-Pol de Paris. Lors d’un remariage, il est de coutume d’orchestrer des charivaris, caractérisés par toutes sortes de frivolités, de déguisements et de jeux d’instruments bruyants. Pour pimenter un peu les festivités, Charles VI et cinq de ses compagnons choisissent d’animer la fête en se déguisant en « sauvages ». Malheureusement, les réjouissances se terminent par une horrible tragédie : c’est le bal des ardents.

Charles VI en quelques mots…

Charles VI est né à Paris le 3 décembre 1368. En 1380, à la mort de son père, le jeune Charles VI est couronné roi. Puisque ce dernier n’est âgé que de 12 ans, la régence est confiée à ses quatre oncles : Philippe le Hardi, Louis d’Anjou de Naples, Jean 1er de Berry et Louis de Bourbon.[1] En 1382, Philippe le Hardi, l’un des princes les plus puissants d’Europe, devient le seul régent.

Charles VI attaquant ses hommes dans la forêt du Mans dans un manuscrit des Chroniques de Jean Froissart vers 1470. Crédit BNF.
Charles VI attaquant ses hommes dans la forêt du Mans dans un manuscrit des Chroniques de Jean Froissart vers 1470. Crédit BNF.

Lorsque Charles VI s’émancipe et monte officiellement sur le trône en 1387, il renvoie ses oncles de leurs postes de conseillers au profit des marmousets, partisans de la paix avec l’Angleterre. Cette décision aboutit, en quelques années, à la trêve de Leulinghem et au mariage d’Isabelle de France avec Richard II d’Angleterre.

En 1392, le roi de France souffre de sa première crise de démence à la suite d’une tentative d’assassinat, à l’été 1392, sur Olivier V de Clisson, connétable de France et chef de file des marmousets. Pressé par ses conseillers qui réclament vengeance, Charles VI élabore un plan d’invasion de la Bretagne.

Alors qu’il traverse la forêt du Mans, un homme surgit devant lui en hurlant « Arrête, noble roi, ne passe outre, tu es trahi! » Le roi et ses compagnons parviennent à s’échapper, mais Charles, affecté par la grande chaleur, est pris d’un état d’agitation extrême. Il attaque deux pages et tente de tuer son frère, Louis 1er d’Orléans. Dans sa folie, le monarque ne reconnait plus personne.

Quelques mois plus tard, à la suite du bal des ardents où il échappe de peu aux flammes, Charles est replacé sous la régence de Jean de Berry et Philippe le Hardi. Après cela, le pouvoir du souverain est partagé entre eux et la reine Isabeau de Bavière. Pour le reste de sa vie, le roi oscille entre de violentes crises de folie et des moments de lucidité, qu’il utilise pour soutenir le pouvoir de son épouse. Selon l’historien Bernard Guenée, le roi aurait souffert d’environ 52 crises de folie entre 1392 et son décès en 1422[2]


Le bal des ardents

Le 28 janvier 1393, Catherine l’Allemande, dame d’honneur de la reine de France Isabeau de Bavière, s’unit maritalement au noble Etzel d’Ortenburg. Les nouveaux époux étant particulièrement appréciés du couple royal, ces derniers leur organisent un magnifique bal à l’hôtel Saint-Pol.

Cependant, la mariée est veuve pour la troisième fois, ce qui déplait aux invités. Pour manifester leur désapprobation, ceux-ci organisent un charivari, pratique fréquente lors des remariages. Le roi, influencé par ses proches et son goût pour le plaisir, choisit de participer à cette débauche.

À la tombée de la nuit, Charles VI et cinq de ses compagnons disparaissent. Ils abandonnent leurs habits de seigneurs pour revêtir des déguisements de « sauvages » : des habits de lin sur lesquels on a collé des plumes et des étoupes de poils avec de la poix. Pour maintenir leur anonymat, ils se parent également de masques, composés des mêmes matériaux. Malheureusement, la poix et la bourre de lin, qui composent les costumes, sont des matériaux extrêmement inflammables.

Ainsi, après s’être assuré que toutes les torches soient maintenues à bonne distance, Charles VI entre en scène avec ses comparses. Ces derniers sont attachés les uns aux autres avec des chaînes. Seul le roi est libre, ce qui lui sauvera la vie. Agissant comme des bêtes, ils sautent, gesticulent, poussent des cris et font des gestes obscènes devant l’assemblée amusée. Éventuellement, le roi s’éloigne de ses acolytes pour rigoler avec sa jeune tante, la duchesse de Berry. Le religieux de Saint-Denis, contemporain des faits, raconte :

Pendant que les jeunes seigneurs ne songeaient qu’à se divertir, un des assistants, sans prévoir sans doute le mal qu’il pouvait faire, jeta une flammèche sur un de ceux qui faisaient partie de la mascarade. Aussitôt les vêtements inflammables des danseurs s’embrasèrent tous en un clin d’œil […] La flamme dévorante s’élevait jusqu’au plafond; la poix liquéfiée ruisselait sur leur corps et pénétrait dans leurs chairs. Ils furent pendant près d’une demi-heure en proie à ces souffrances. En essayant d’éteindre le feu, en cherchant à déchirer leurs vêtements, ils se brûlèrent et se calcinèrent les mains. Le feu consuma aussi les parties inférieures de leur corps, et leurs membres virils qui tombaient par lambeaux inondèrent de sang le plancher de la salle.

Chronique du Religieux de Saint-Denis[3]

 

Représentation dans les chroniques de Jean Froissart

Par l’horreur de la scène, le bal des ardents a marqué l’imaginaire collectif français et de nombreux artistes furent inspirés par le brasier. L’une des premières représentations du drame se trouve dans les Chroniques de Jean Froissart, historien contemporain des faits.

Représentation du bal des ardents dans la chronique de Jean Froissart. Crédit BNF.
Représentation du bal des ardents dans la chronique de Jean Froissart vers 1470. Crédit BNF.

La célèbre miniature du Maître d’Antoine de Bourgogne, qui illustre le passage sur le bal des ardents, plonge la scène dans la pénombre pour augmenter le contraste du feu et enfermer les acteurs dans le drame. Au centre, les seigneurs costumés en sauvages flambent et se contorsionnent douloureusement. Deux témoins s’affairent à récolter de l’eau dans une cuve pour en asperger le brasier. D’autres se détournent, impuissants devant le carnage. Le roi, enveloppé dans les jupons de la jeune duchesse de Berry, se trouve parmi ces derniers.[4]      


[1] Barbara Tuchman, A Distant Mirror: The Calamitous 14th Century, New York, Ballantine, 1978, p. 367.

[2] Bernard Guenée, La folie de Charles VI : roi bien aimé, Paris, Perrin, 2004, p. 293-296.

[3] Michel Pintoin, Chronique du règne de Charles VI. Tome II (1387-1394) : Le Gouvernement des Marmousets, Clermont-Ferrand : Éditions Paleo (Encyclopédie Médiévale), p. 191-192.

[4] BNF, le bal des Ardents, URL : http://expositions.bnf.fr/flamands/grand/fla_228.htm


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