Un peu de cinéma: Inland Empire, David Lynch, 2006

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Auteur: Gabriel Senneville

Après avoir visionné le récent documentaire David Lynch: The Art Life (2017), j’ai eu envie de replonger dans l’œuvre de cet artiste énigmatique. En plus d’avoir réalisé de nombreux films, David Lynch est un artiste complet, tant au cinéma qu’en peinture et en musique. Cependant, ce qui nous intéresse plus particulièrement, c’est son œuvre cinématographique.

Pour les néophytes cinéphiles, David Lynch est le réalisateur de nombreux films à succès dont Eraserhead (1977), Blue Velvet (1986), Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001), ainsi que la série télévisée culte Twin Peaks (1990-1991, 2017). Son dernier long métrage, Inland Empire (2006), est considéré par les amateurs de Lynch comme étant le plus «Lynchéen» de sa filmographie.

Dès les années 1990 avec Twin Peaks, David Lynch nous propose un récit complètement déjanté, mêlant le rêve, la réalité et le surnaturel. Malgré tout, la trame narrative de Twin Peaks, bien que plus complexe en 2017, ne semble pas trop perturber le ou la spectateur.ice. Tandis qu’en 2001, avec la réalisation de Mulholland Drive, il implante, à la manière de Twin Peaks, des scènes et des caractéristiques du rêve entraînant des situations surréalistes, psychotiques et parfois même incompréhensibles.

Comment ce type d’histoire peut-il perdurer pendant près de trois heures? La réponse est simple, c’est du Lynch.

Un scénario, ou l’absence de scénario

Dans Inland Empire, une actrice nommée Nikki Grace (Laura Dern) attend avec impatience de savoir si elle a été sélectionnée pour le premier rôle dans une production hollywoodienne. Après avoir été choisie pour le rôle, le réalisateur lui indique qu’il s’agit en fait d’un «remake» et que les acteurs principaux de la précédente réalisation ont tous deux été assassinés dans des circonstances nébuleuses. Au cours de la production du film, elle fait la connaissance de son partenaire Devon Berk (Justin Theroux) avec qui elle développe une proximité dangereuse et d’adultère.

Comment ce type d’histoire peut-il perdurer pendant près de trois heures? La réponse est simple, c’est du Lynch. Ce qui rend ce film si intéressant et énigmatique est l’absence de réel scénario. Il s’agit de percevoir une œuvre cinématographique comme une œuvre d’art, car il y a de ces films qui n’ont de sens que celui que le spectateur veut bien lui accorder. C’est exactement ce qu’est Inland Empire. Bien que réalisé en 2006, ce film est toujours d’actualité et d’un grand intérêt, puisque contrairement à l’ensemble de la cinématographie actuelle, David Lynch ne respecte aucunement les codes tant cinématographiques que scénaristiques.

Il y a de ces films qui n’ont de sens que celui que le spectateur veut bien lui accorder. C’est exactement ce qu’est Inland Empire.

David Lynch, le créateur d’ambiance

David Lynch est sans aucun doute l’un des créateurs d’ambiance cinématographique les plus ingénieux de notre époque. Tout le génie de ce réalisateur réside dans sa capacité à rendre absurdes et surréalistes des situations banales. La musique, composée en partie par David Lynch lui-même, ainsi que l’utilisation d’un type de caméra souvent associé aux films de série B, rend l’image et l’ambiance sonore lugubres et propices à une atmosphère inquiétante. De plus, les dialogues sont d’une grande importance dans la construction des scènes surréalistes et psychotiques du film.

Dans les premiers instants du film, Lynch met en scène le personnage de Nikki Grace et le personnage de la voisine (Grace Zabriskie). Dans cette scène, la voisine, encore inconnue de Nikki vient lui rendre visite afin de lui annoncer qu’elle sera sélectionnée pour un rôle et qu’on lui annoncera la nouvelle le lendemain.

Dans cette scène, lorsque la voisine lui annonce la nouvelle, la musique est à la fois inquiétante et lugubre, et la caméra effectue un rapprochement «close-up» sur le visage de Grace Zabriskie lorsqu’elle dit: «Moi j’en suis à ne pas me souvenir si nous somme aujourd’hui ou après-demain ou encore hier. À tel point que s’il était 9h45 je serais convaincu qu’il serait minuit passé. En l’occurrence, si aujourd’hui était demain, vous ne vous souviendriez même pas que vous devez une ancienne facture impayée, tant il est vrai que tout acte entraîne des conséquences. Mais cependant, il y a la magie, si nous étions demain, vous seriez assise là-bas. Vous voyez?»

Lynch déconstruit la notion de temps et laisse le spectateur dans un flou constant.

À la fin de cette phrase énigmatique, la caméra se retourne vers l’emplacement suggéré par le personnage, et on y aperçoit Nikki Grace en compagnie de deux amies et d’un majordome. Bien que les spectateur.ice.s comprennent qu’il s’agit d’un évènement futur, à l’occurrence, le lendemain, Lynch déconstruit la notion de temps et laisse le spectateur dans un flou constant.

À de nombreuses reprises, David Lynch utilise du matériel d’un projet antérieur, soit Rabbit (2002). Il s’agit d’un court métrage de 50 minutes mettant en scène des humanoïdes à tête de lapin dans un appartement en huis clos, dans l’attente d’une apparition maléfique de type Deus ex machina. On y retrouve des rires en canne, de la musique et des effets sonores multiples… du Lynch!

Plus les scènes de Inland Empire défilent sous nos yeux, plus le personnage principal entre dans un monde entrecroisant la folie, la psychose, le dédoublement de personnalité, au point tel que nous en arrivons à confondre l’existence de certains personnages, et ce, même après le visionnement du film.

Dans Inland Empire, David Lynch réussit, avec brio selon moi, à nous transposer dans l’état mental d’une femme à la fois fragile et psychotique. Entre le flash-back, le futur, l’hallucination et le rêve, la construction du film serait, selon moi, comparable au visionnement d’un rêve où le rêveur serait dans un état de psychose, laissant le spectateur en pleine confusion.

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