Un peu de cinéma : Le Miroir/Zerkalo (1975)

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Dans cette nouvelle chronique, je vous propose une courte incursion dans l’œuvre du cinéaste Andreï Tarkovski. Ambassadeur du cinéma russe durant la période de l’Union soviétique, Tarkovski a marqué l’imaginaire par de nombreux films, dont Andreï Rublev (1966), Solaris (1972), Stalker (1978), Nostalghia (1983) et Le Sacrifice (1986). Il fut profondément marqué par le cinéma de Robert Bresson et d’Ingmar Bergman, il dira même un jour: «I am only interested in the views of two people: one is called Bresson and one called Bergman». Le cinéma de Tarkovski est marqué par sa propre expérience, telles des rêveries qui se défilent devant nos yeux. Dans cette œuvre personnelle qu’est Le Miroir (1975), on reconnaît aisément l’influence bergmanienne des Fraises sauvages (1959).

Le Miroir, un film autobiographique

Pour ce quatrième long métrage, Andreï Tarkovski nous a offert une courte incursion dans sa mémoire par une fabuleuse mise en scène autobiographique. Dans ce film, il est question de l’autoportrait d’un cinéaste qui, face à la maladie, se remémore divers moments de son enfance. En trois temps, nous retrouvons un cinéaste Alexei (Innokenty Smoktunovsky) qui se remémore son enfance, son adolescence ainsi que sa vie avec sa femme. Entrecoupé de rêveries et de souvenirs, Tarkovski nous dresse le portrait sensible d’un homme en fin de vie se retrouvant face à lui-même.

Le montage de ce film, décalé, rend parfois difficile la compréhension du spectateur, cependant, celui-ci permet à Tarkovski d’y ajouter un sens profondément artistique et poétique. L’une des premières images de ce film est celle d’une mère, celle qui pour Tarkovski se révèle d’une importance capitale dans sa vie. De dos, fumant une cigarette, une jeune femme observe la nature. Ici Andreï Tarkovski remet en scène une vieille photographie d’enfance, et ce à la perfection. Il rend hommage et immortalise cette mère, qui lui permet d’humaniser la nature qui l’entoure. Quelques instants plus tard, un homme fait une courte apparition à l’orée du champ. Malgré une discussion empreinte de séduction, la jeune femme semble toujours être dans l’attente d’une autre personne.

Ce que la vie de Tarkovski nous révèle sur cette scène est l’attente du père absent, celui, qui en 1937, quitte le nid familial. Son père, Arseny Tarkovski, était un important poète russe, c’est pourquoi la seule présence du père dans cette œuvre est l’utilisation de nombreux poème de celui-ci, en «voix off» afin de teinté et rendre poétique certaines images de réminiscences mélancoliques.

Le Miroir, un œuvre cathartique

En plus d’être profondément autobiographique, ce film peut être considéré comme un œuvre cathartique. En effet, le récit se développe par l’intermédiaire de nombreux dialogues mentaux entre le personnage idéalisé d’une mère et celui du protagoniste devenu adulte. Empreint de culpabilité et de fascination pour sa mère, le cinéaste se remémore son enfance avec une certaine nostalgie et mélancolie. De plus, il était important pour Tarkovski que sa propre mère soit présente dans le film, c’est pourquoi elle incarne la mère du cinéaste. Par ailleurs, l’actrice (Margarita Terekhova) qui incarne la jeune mère est également celle qui incarne son épouse. En ce sens, outre une certaine vision œdipienne du monde, nous comprenons l’importance du rapport à la famille et les liens complexes qui unissent.

Cette coalescence des doubles chez Tarkovski est très importante, puisqu’elle lui permet de traiter de la notion du temps, mais aussi du retour. Comme dans son film The Sacrifice où il traite de la notion de l’éternel retour nietzschéen, l’Homme est-il condamné à revivre éternellement les erreurs du passé? Tout comme son père avant lui, le cinéaste abandonne sa femme et ses enfants.

Un film poétique, nostalgique, mais par-dessus tout, inclassable

Malgré la présence d’images parfois incompréhensibles en raison de sa structure et rappelant parfois l’œuvre de David Lynch, le recours à la rêverie fait de ce film un chef d’œuvre artistique. Tout comme dans l’ouverture du film de Federico Fellini, Huit et demi (1963), l’utilisation de la lévitation permet à Tarkovski de combiner le rêve et la réalité. La douceur de deux amoureux lévitant dans les films Solaris et Le Sacrifice, mais surtout la mère qui dans Le Miroir lévite au-dessus de son lit dans une chambre en décomposition permet à Tarkovski de traiter de l’aspect magique et incompréhensible de l’existence.

En outre, l’une des scènes marquantes de ce film est celle où l’on observe tels les personnages, l’impuissance d’une mère face à la destruction par le feu de sa cabane dans les bois. Cette scène représente très bien l’aspect poétique du cinéma de Tarkovski, celle d’une nature contradictoire empreinte d’une beauté et d’une violence, mais aussi de la perte de repères familiaux.

En somme, l’œuvre d’Andreï Tarkovski est un incontournable du cinéma d’auteur. Malgré une courte carrière en raison de sa mort prématurée, je vous conseille sans hésitation la découverte de son œuvre qui est en grande majorité sur la plateforme Criterion ou gratuitement sur Youtube. De plus, comme l’a magnifiquement expliqué lors de la dernière cérémonie des Golden Globes, le réalisateur sud-coréen Bong Joon-Ho: «Une fois que vous franchissez la barrière si mince des sous-titres, tellement de films merveilleux s’offrent à vous».

Suggestions de la semaine

1- Winter Light (1963) Ingmar Bergman- Criterion Channel

2- Ma nuit chez Maud (1969) Éric Rohmer- Criterion Channel

3- Birdman or (The Unexpected Vitrue of Ignorance)(2014) Alejandro G. Iñárritu

4-What Did Jack Do? (2020) David Lynch- Netflix

5- Monty Python’s Life of Brian (1979) Terry Jones- Netflix

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