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Un peu de cinéma : Nulle trace, Simon Lavoie (2021)

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Un peu de cinéma : Nulle trace, Simon Lavoie (2021)
Un peu de cinéma
Crédits : Sarah Gardner.

Présenté en première mondiale lors du Slamdance Film Festival en 2021 où il remporte le Grand Prix du Jury dans la catégorie «Breakouts», Nulle Trace (2021) est le sixième long-métrage réalisé par Simon Lavoie. Réalisateur québécois engagé, il nous a offert en collaboration avec le réalisateur Mathieu Denis, des films tels que Laurentie (2011), récit pessimiste sur la perte de l’identité francophone et la xénophobie ambiante dans la société québécoise ainsi que Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (2016) qui relate les évènements entourant les manifestations étudiantes de 2012 lors du printemps érable. Par ailleurs, Simon Lavoie nous a proposé plusieurs longs-métrages tels que Le Déserteur (2008), Le Torrent (2012) ainsi que La Petite Fille qui aimait trop les allumettes (2017). Cette fois-ci, il nous offre une fable post-apocalyptique et poétique sur l’ouverture à l’autre dans un monde en perdition.

Encore une fois, Simon Lavoie nous propose un scénario empreint d’une grande froideur où le désespoir règne en maître. Malgré une vision pessimiste de l’avenir au sein du scénario, le film nous propose une excellente réflexion concernant le lien qui nous unit à l’autre ainsi que notre rapport à l’espoir. Que pouvons-nous espérer lorsque tout autour de nous semble perdu?

L’affiche du dernier film de Simon Lavoie : Nulle trace. Crédits : filmsquébec.com

Dans un monde post-apocalyptique pas si lointain, N (Monique Goselin), une femme d’une cinquantaine d’années est contrebandière et fait passer des réfugiés de l’autre côté d’une frontière à l’aide d’une embarcation sur les rails d’un chemin de fer. Un jour, elle rencontre Awa (Nathalie Doummar), une jeune femme d’origine musulmane et sa petite fille. Celle-ci offre à N des denrées alimentaires en échange de son aide afin de traverser la frontière dans le but de rejoindre son époux. Plusieurs jours plus tard, des soldats volent l’embarcation de N et celle-ci se voit dans l’obligation de trouver un refuge dans la forêt. Alors qu’elle découvre une petite cabane, elle trouve la jeune femme inconsciente sur le sol tandis que non loin d’elle gisent le corps de son époux et le corps carbonisé de sa fille. Dès lors, N tente d’aider la jeune mère à survivre dans un monde où la rationalité et la foi ne peuvent plus cohabiter alors que Awa attend le retour de sa famille.

Nulle Trace, une fable sur la réalité des réfugiés

Le film de Simon Lavoie est une œuvre qui fait mal et d’une grande nécessité. Dans un monde où la peur de l’autre est grandissante et où l’exode d’une grande partie des populations humaines est perceptible dans bons nombres de pays, il est nécessaire de se questionner sur notre rapport à l’autre et aux autres cultures. Nulle Trace est l’un de ses rares films québécois qui nous oblige à nous questionner et à nous positionner, puisqu’il nous oblige à regarder une réalité de plein fouet, celle des conditions humaines des réfugiés. Bien que le récit se déroule dans un monde de désolation post-apocalyptique, la réalité humaine et les enjeux éthiques liés à la question des réfugiés ne sont pas si loin de nous. En ce sens, le film est une excellente réflexion sur la cruauté et l’indifférence humaine.

Nulle Trace, une œuvre artistique et poétique

Pour ce sixième long-métrage, Simon Lavoie a opté pour un noir et blanc qui ajoute au récit une froideur supplémentaire. L’esthétisme, mais aussi le ton du film nous rappelle, par moment, les œuvres austères de Béla Tarr, Satantango, (1994), mais aussi The Turin Horse (2011). À d’autres moments, les scènes sur les rails de ce chemin de fer qui semblent ne mener nulle part nous rappellent les magnifiques plans cinématographiques dans Stalker (1979) du réalisateur russe Andreï Tarkovski. De plus, le format d’image alterne à de nombreuses reprises durant le film. Alternant entre le format 2.35:1 et le format 1.33:1, cette mise en scène ajoute un élément d’intensité lors des moments d’intimité grâce à des plans rapprochés tandis que les plans larges évoquent la réalité environnante qui les dépassent. Malgré cette tentative, les changements sont parfois utilisés sans raison apparente, ce qui peut irriter le spectateur non initié à ce type de cinéma.

Nulle Trace, une réflexion sur l’identité et la présence de l’autre

Tout comme dans Laurentie (2011), Simon Lavoie aborde la question de la peur de l’autre et de la xénophobie. Cette vision, habituellement abordée sous l’angle de la personne migrante est inversée cette fois-ci. La peur de l’autre est perceptible non pas chez le personnage de N face à la famille de la jeune femme, mais bien à l’inverse. Dans ce récit d’archétypes, N représente la société traditionnelle québécoise du terroir en voie de sécularisation et de perte identitaire face au matérialisme moderne tandis que Awa représente la ferveur religieuse et les valeurs traditionnelles. La peur de l’autre est perceptible en raison de la méfiance de la jeune femme face à N qu’elle soupçonne être derrière la disparition de sa famille. Malgré une excellente proposition, on ne peut s’empêcher de constater que, par moment, le récit à de la difficulté à outrepasser un certain manichéisme entre l’identité québécoise et la question de la laïcité au Québec. En ce sens, le récit nous offre peu de substance qu’en à l’état psychologique des personnages afin d’alimenter la réflexion et par le fait même, de nuancer le propos.

En somme, Nulle Trace est un excellent film que je conseille fortement. Il s’agit d’une excellente réflexion poétique et artistique sur l’identité québécoise et la peur de l’autre. https://ouvoir.ca/2020/nulle-trace

Suggestions de la semaine :

1- Trois temps après la mort d’Anna, Catherine Martin (2010) https://ouvoir.ca/2010/trois-temps-apres-la-mort-d-anna

2- Vic + Flo Ont Vu Un Ours, Denis Côté (2013) https://ouvoir.ca/2013/vic-flo-ont-vu-un-ours

3- I Saw the Devil, Kim Jee-woon (2010) https://ouvoir.ca/2010/i-saw-the-devil

4- Le mariage de Maria Braun (Die Ehe der Maria Braun), Rainer Werner Fassbinder (1979) https://ouvoir.ca/1978/le-mariage-de-maria-braun

5- Genèse, Philippe Lesage (2018) https://ouvoir.ca/2018/genese

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