Un peu d’histoire: Le suicide — Une perspective historique

0
1685
bandeau-COOPSCO-final_01
Gabriel Senneville. Photo: Mathieu Plante
Gabriel Senneville. Photo: Mathieu Plante

«Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide[1]

Il y a quelque temps avait lieu la 28e Semaine nationale de prévention du suicide. Ayant fait des études en histoire et en philosophie, la question du suicide m’a toujours interpellé personnellement, puisque «Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie»[2]. Sur le plan philosophique, mon rapport à l’idée du suicide s’est évidemment développé au contact des écrits d’auteurs tels qu’Albert Camus et Emil Michel Cioran.

«Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide.» — Albert Camus

L’évolution historique de l’idée du suicide au Québec depuis 1763

Bien que le suicide comme objet d’étude philosophique soit d’un très grand intérêt, j’aimerais aborder avec vous, dans cette chronique, son aspect historique. Très peu sont les historiens qui se sont intéressés à l’histoire du suicide au Québec. Cependant, quelques études historiques sur le sujet nous permettent d’analyser la portée et l’ampleur d’un tel geste. Dans l’article Le suicide dans les enquêtes du coroner au Québec entre 1763 et 1986: un projet de recherche inédit, les chercheurs démontrent l’évolution de l’idée du suicide au Québec à travers l’histoire. Dans cette optique, la terminaison même du mot suicide change avec les époques. Les coroners chargés des rapports d’enquêtes vont utiliser de nombreux termes tels que felo de se (félonie contre soi), destruction personnelle, ou encore à l’aide de la description de la méthode employée.

Selon Patrice Corriveau, l’idée du suicide va, jusque dans le premier tiers du XIXe siècle, être liée à la notion de crime de lèse-majesté divine. Pour l’historien George Minois, «Le suicide était considéré comme un crime de lèse-majesté divine parce qu’il allait à l’encontre de la vie. Selon la Bible, mettre fin à ses jours délibérément est un blasphème. Dieu seul peut décider de la vie et de la mort des croyants[3]». L’importance accordée à Dieu et à la croyance religieuse est très présente au sein des personnes qui ont commis un suicide, puisque la présence dans les archives d’un très grand nombre de lettres de suicide permet de constater ce lien entre Dieu et la mort. Selon Patrice Corriveau, de nombreuses lettres de suicide de Canadiens français font référence directement à Dieu avec de chercher à «transiger» avec Dieu au moment de la mort[4].

L’idée du suicide va, jusque dans le premier tiers du XIXe siècle, être liée à la notion de crime de lèse-majesté divine.

L’analyse de ces lettres de suicide démontre notamment le changement de paradigme de la société québécoise lors de la Révolution tranquille, en raison d’une diminution de la présence religieuse au sein de celles-ci.

De nos jours, le suicide est perçu comme un enjeu de santé publique. Cependant, avant sa décriminalisation en 1972[5], le suicide se devait d’être rationalisé et expliqué, puisqu’il était perçu comme un problème lié à la personnalité du défunt et à sa santé mentale[6]. En ce sens, la société québécoise tend vers l’affirmation que le défunt n’était pas dans la pleine capacité de ses moyens mentaux. Dans les archives des coroners, les chercheurs ont étudié cette perception, puisque les rapports démontrent que l’acte suicidaire était associé à «Un moment de folie, une crise de folie passagère, un moment d’aliénation»[7]. L’apport important de la science médicale afin d’expliquer adéquatement les facteurs menant au suicide va mener, en 1972, à sa décriminalisation. Depuis, le suicide est devenu un enjeu de santé publique.

L’apport important de la science médicale afin d’expliquer adéquatement les facteurs menant au suicide va mener, en 1972, à sa décriminalisation.

Des évènements marquants dans l’histoire du Québec

Plusieurs évènements marquants au sein de la société québécoise vont être marqués par une augmentation du suicide. Tout d’abord, les chercheurs ont constaté une augmentation marquée lors du retour de certains soldats à la suite des deux grandes guerres. Par la suite, les difficultés financières lors de la crise économique des années 1930 sont une cause importante de suicide. Cependant, ce type de suicide sera associé à l’abus de consommation d’alcool par les mouvements de tempérance afin de lutter contre l’ivresse[8].

Patrice Corriveau démontre également la présence de nombreux suicides lors des grands mouvements migratoires de Canadiens français vers la Nouvelle-Angleterre, entre 1875 et 1900. Finalement, durant de longues périodes, les historiens qui ont étudié le phénomène ont retracé bon nombre de suicides ayant été commis au XXe siècle par de jeunes femmes préférant s’enlever la vie plutôt que de mettre au monde un enfant illégitime.

Le suicide est un drame personnel qui touche toutes les classes sociales. Si vous en ressentez le besoin, de nombreuses ressources sont à votre disponibilité, notamment en consultant le site Internet de l’Association québécoise de prévention du suicide ou en composant le 1-866-277-3553.


 

SOURCES

[1] Albert Camus, Œuvres, Gallimard, Paris, p.255.

[2] Albert Camus, Œuvres, Gallimard, Paris, p.255.

[3] Patrice Corriveau, Isabelle Perreault, Jean-François Cauchie et Annie Lyonnais, «Le suicide dans les enquêtes du coroner au Québec entre 1763 et 1986 : un projet de recherche inédit». Revue d’histoire de l’Amérique française, Volume 69, numéro 4, printemps 2016, p.76.

[4] Patrice Corriveau, André Cellard, «250 ans de suicides au Québec; Les fondations d’une recherche dans les Archives du coroner». Histoire sociale / Social History, vol. XLVI, no.91 (Mai / May 2013), p.217.

[5] Patrice Corriveau, Isabelle Perreault, Jean-François Cauchie et Annie Lyonnais, «Le suicide dans les enquêtes du coroner au Québec entre 1763 et 1986 : un projet de recherche inédit». Revue d’histoire de l’Amérique française, Volume 69, numéro 4, printemps 2016, p.77.

[6] Patrice Corriveau, André Cellard, «250 ans de suicides au Québec; Les fondations d’une recherche dans les Archives du coroner». Histoire sociale / Social History, vol. XLVI, no.91 (Mai / May 2013), p.219.

[7] Patrice Corriveau, André Cellard, «250 ans de suicides au Québec; Les fondations d’une recherche dans les Archives du coroner». Histoire sociale / Social History, vol. XLVI, no.91 (Mai / May 2013), p.220.

[8] Patrice Corriveau, André Cellard, «250 ans de suicides au Québec; Les fondations d’une recherche dans les Archives du coroner». Histoire sociale / Social History, vol. XLVI, no.91 (Mai / May 2013), p.218.

BIBLIOGRAPHIE

CAMUS, Albert. Œuvres, Paris, Gallimard, 2013, 1526 pages.

CORRIVEAU, Patrice, CELLARD, André. «250 ans de suicides au Québec; Les fondations d’une recherche dans les Archives du coroner». Histoire sociale / Social History, vol. XLVI, no.91 (Mai / May 2013), p.205-221.

CORRIVEAU, Patrice, PERREAULT, Isabelle, CAUCHIE, Jean-François, LYONNAIS, Annie. «Le suicide dans les enquêtes du coroner au Québec entre 1763 et 1986 : un projet de recherche inédit». Revue d’histoire de l’Amérique française, Volume 69, numéro 4, printemps 2016, p.71-86.

REPONDRE

Please enter your comment!
Please enter your name here