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Certains sont plus égaux que d’autres: Sur le traitement différentiel

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Certains sont plus égaux que d’autres: Sur le traitement différentiel

Qu’est-ce que l’égalité?

À la suite d’Orwell, imaginons une ferme comme une société. Imaginons que sur cette ferme, on tente d’appliquer le principe d’égalité de la façon la plus juste possible. On assure donc un traitement identique aux différentes espèces. Quelques temps plus tard, la ferme tient sa première Assemblée générale. Les vaches prennent le micro :

Nous aurions besoin d’être traites. Nous savons que cela peut sembler injuste de nous donner un traitement préférentiel, mais, sans cela, notre santé et notre bonheur en pâtissent.

Il y a débat. Les poules arguent qu’effectivement l’égalité s’en verrait affaiblie, les vaches ayant un droit que les autres n’auraient pas. Traire des vaches exige de mobiliser certaines ressources, et seules ces dernières en profiteraient; mais ne pas les traire semble idiot, et traire tout le monde, encore plus. L’Assemblée accepte donc, puis les cochons s’avancent :

Nous aurions besoin de boue. Ce n’est pas une question de santé, nous pouvons vivre sans, mais la boue est nécessaire à notre identité. Un cochon qui ne peut pas s’y rouler n’en est pas un, c’est un cochon triste. Nous sommes conscients que ce que nous vous demandons peut ressembler à un traitement préférentiel, mais c’est dans notre nature de nous rouler dans la boue. Bien sûr, tout animal désirant se joindre à nous dans nos roulades sera le bienvenu.

L’Assemblée hésite. Elle semble d’abord vouloir refuser sous les pressions des poules, mais un berger allemand – probablement afin de profiter lui aussi de la boue – prend la défense des cochons. Il souligne que chacun devrait être encouragé dans la poursuite de sa conception de la vie bonne; que l’égalité, ce n’est pas d’imposer les mêmes buts à tous, mais bien de permettre à tous d’atteindre des buts différents, qu’ils ont eux-mêmes définis. L’Assemblée accepte. Un chat s’avance, visiblement de mauvais poil :

Les ressources que l’on dilapide pour les besoins des vaches et des cochons, voyez-vous, j’y contribue. Qu’ai-je gagné à cette Assemblée, sinon un détournement de mes contributions? Votre égalité, c’est de donner aux vaches ce à quoi je n’ai pas accès, c’est de donner aux cochons ce dont je n’ai aucun besoin. Mes besoins sont simples et je parviens très bien à les combler moi-même. Je réalise aujourd’hui que notre système qui se voulait égalitaire est détourné au profit d’une poignée d’individus, et que les droits pour lesquels nous nous sommes battus sont bafoués pour avantager certains groupes de la ferme seulement.

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Ce que cette allégorie vous présente, c’est ce que l’on appelle communément le concept de traitement différentiel. Ce fut long avant que les lois occidentales acceptent de l’incorporer. Dans les années 70, par exemple, les Cours suprêmes du Canada et des États-Unis ont émis des jugements arguant que les congés de maternité contrevenaient au principe d’égalité : il serait inégalitaire de donner aux mères une chose à laquelle les pères n’auraient pas accès.

Des femmes enceintes perdirent aussi leur emploi, à cause de leur grossesse, et les tribunaux de l’époque jugèrent qu’il serait inégalitaire d’interdire à une entreprise de congédier une femme enceinte, les hommes n’ayant pas accès au même genre de protection. La défense des entreprises reposait justement sur le fait que si une personne était engagée, par exemple, comme tenancier dans un bar, et que l’emploi demandait de pouvoir déplacer des tables, il était juste de pouvoir licencier les gens qui s’en révélaient incapables. C’est donc au nom de l’égalité homme-femme que les tribunaux ont permis de licencier les femmes enceintes. Absurde, non?

C’est donc au nom de l’égalité homme-femme que les tribunaux ont permis de licencier les femmes enceintes.

Par chance, le concept de traitement différentiel a fait son chemin dans les lois, remédiant en bonne partie à ce problème, mais le débat fait toujours rage sporadiquement dans l’espace public. Quand un groupe demande, par exemple, un espace pour prier. Les poules de notre allégorie se fâchent alors, disent que notre société est faite de manière à donner à ces groupes des privilèges auxquels le reste de la population n’a pas accès. Que nous abdiquons nos droits chèrement acquis. Que, même, nous perdons nos propres droits au profit de ces groupes.

Franchement…

Il est là, le vrai débat entourant les accommodements raisonnables. Des belles valeurs abstraites telles que l’égalité amènent nécessairement des problèmes dans leur application. Plusieurs soulignent alors que le problème est que cela donne lieu à des accommodements déraisonnables.

Or, des accommodements déraisonnables, ça n’existe pas. C’est la conclusion de la fameuse Commission Bouchard-Taylor. Il n’y en a encore jamais eu. Les crises entourant ces débats, nous dit le rapport, sont des crises de perception principalement dues à des médias incapables d’apporter des informations justes.

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Et pour ceux qui se demandent comment se termine mon allégorie :

Le chat réussit à faire descendre les taxes sur la ferme. Fier de lui, il se fait tatouer «Écoeuré de payer!» sur l’épaule. Le tatouage s’infecte, mais la ferme se voit dans l’impossibilité de soigner le chat à cause du manque de fonds découlant de la baisse des taxes. Le chat meurt et les poules sont inconsolables.

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