Chronique d’une citoyenne du monde: À corps nu

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Ils ont fait bon ménage, cheminé côte à côte pendant des décennies, des siècles, voire des millénaires, et ont façonné la manière dont nous voyons le corps humain. Que ce soit en sculpture ou en peinture, l’art a été l’ambassadeur de la médecine, le taquet contemporain de l’anatomie et sans aucun doute le révélateur de ses secrets.

Je n’avais nul doute de cette belle réalité quand j’ai fait mes premiers pas dans un laboratoire d’anatomie. Je savais que ce qui se cachait derrière ces murs, que les gens craignent tant, était beaucoup plus que de la simple dissection: c’était un endroit où «la mort est heureuse d’aider la vie».

Le désir d’explorer le corps humain, de le cartographier ou de discerner son normal de son anormal remonte à l’Antiquité. Ce qui a changé au fil du temps, c’est le regard que portent les artistes sur le corps. Par exemple, les diverses sculptures et toiles grecques représentaient l’humain comme un idéal. L’obsession des Grecs avec le beau se traduisait par des chefs-d’œuvre de corps les mieux proportionnés qui soient. Il s’agit de critères de beauté qui feraient pâlir de jalousie le plus beau ou la plus belle des humains. Donc, il n’était point question de dépeindre la difformité. Cette disgracieuse tâche a plutôt été laissée à l’Antiquité égyptienne, la seule où la dissection de cadavre était autorisée.

Papyrus, sculptures, peintures murales ou momies: la civilisation égyptienne a laissé un immense patrimoine pour l’étude de l’anatomie et de la pathologie à travers l’art. Non seulement le cru primait sur le souci de l’enjolivé, mais encore, c’est la première civilisation où on voit la représentation de difformités anatomiques. C’est dire que l’infirmité n’est pas sujet de gêne: même la divinité n’y échappe pas, comme Bès, le dieu du sommeil, qui n’avait rien d’un Hercule ou d’un Héraclès.

Un millénaire plus tard, l’art acquiert un autre mandat, celui d’exorciser le mal, plus particulièrement celui de la peste. Étant l’épidémie la plus mortifère de l’histoire de l’humanité, la peste a donné l’impulsion à une multitude de travaux. Que ce soit pour louer les esprits protecteurs, en construisant des chapelles avec des colonnes dites «de la peste» comme celle de Vienne, ou en peignant des tableaux et des fresques, afin de conjurer le mauvais sort qui s’abattait sur l’humanité. Ainsi, la peste a inspiré Raphaël avec La peste en Phrygie, Rubens avec Saint François de Paule apparaissant aux pestiférés, Van Dyck avec Sainte Rosalie intercédant pour les pestiférés de Palerme, Antoine-Jean Gros avec Les pestiférés de Java, et la liste est bien longue.

Loin de moi la prétention de vous faire une leçon d’histoire, mais souvent les futurs professionnels de santé, animés par une soif d’apprendre, soupçonnent peu l’aspect artistique qui se cache derrière une pièce d’anatomie bien faite, ou derrière une toile illustrant un corps humain dans toute sa splendeur. C’est que la dissection est un art qui n’est pas donné à tout le monde, un art qui devait être secret et pratiqué clandestinement.

Si nous jouissons aujourd’hui d’un extraordinaire laboratoire d’anatomie à l’UQTR, qui est d’ailleurs un lieu privilégié d’apprentissage et d’émerveillement, cela n’était pas le cas il y a quelques siècles. Il faut imaginer des jeunes, mus par le dessein d’explorer le corps humain, se confiner furtivement pour disséquer des cadavres, sous peine d’être excommuniés, car voyez-vous, dans le temps, il s’agissait d’une manœuvre subreptice. Il a fallu attendre le XIVe siècle pour que la discipline soit enseignée en Italie. On a finalement assisté, vers la fin du XVe siècle et le début du XVIe, à une Renaissance qui affirma la dissection au grand jour, mille cinq cents ans après les premières pratiquées par Hérophile de Chalcédoine en Égypte ancienne.

La dissection est souvent ballotée entre acclamations et tollé. Les uns y voient atteinte à l’intégrité du corps humain, les autres y voient un art à part entière.

Si en Alexandrie, l’histoire relate que la dynastie des Ptolémées procurait des criminels aux anatomistes, comme le rapporte Celse dans son De medicina, aujourd’hui encore, on se pose des questions sur l’origine des corps qui alimentent les expositions ou les planches anatomiques. Heureusement, de nos jours, la législation est très à cheval sur la provenance des dépouilles et en exige des preuves robustes. Mais il y aura toujours des hardis pour user de tous les moyens, afin de contourner ces exigences bureaucratiques, comme le cas de l’exposition Bodies. Et il y aura toujours des gens pour lesquels ce n’est pas un souci, si on en croit les chiffres vertigineux des spectateurs de ladite exposition.

C’est une banalité que la compréhension de l’anatomie passe par la dissection, certes, mais une banalité qui doit souvent être rappelée à nos mémoires. Il s’agit d’un art qui estompe les limites de la mort, grâce au talent des anatomistes, mais surtout grâce à la générosité de ceux qui font don de leur corps. D’ailleurs, le laboratoire d’anatomie de l’UQTR a organisé une messe commémorative, le 16 octobre, en guise de remerciements et de reconnaissance aux proches des donneurs. Une après-midi émouvante, où les familles ont pu constater à quel point ces dons sont appréciés et valorisés par la communauté universitaire.

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