Cinéma d’aujourd’hui: Les nouveaux sauvages / Chorus

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Relatos Salvages (Les nouveaux sauvages)

«La société ne changera pas.»

Exploitant les travers de notre société aux rythmes incessants et aux refoulements chroniques, Relatos Salvages (Les nouveaux sauvages) offre une séance de défoulement en règle permettant de décharger les rancunes et les frustrations accumulées dans notre quotidien. À travers six courts métrages raboutés sans véritable continuité sinon que le thème de la perte de contrôle, Damián Szifron nous offre une comédie acérée et grimaçante qui saura satisfaire à la fois les cyniques et les révoltés de ce monde.

Une première force du film se situe dans le choix de ses mises en situation, toutes liées à des zones sensibles de la vie d’aujourd’hui. Remorquage, tromperie, corruption, crevaison, fortune exubérante, bureaucratie, l’ensemble des contextes exploite habilement les frustrations latentes du spectateur pour lui montrer, par des exemples grossis, les dérapages que peut engendrer une trop grande accumulation de ressentiment face aux obligations du vivre ensemble. Ainsi, même si les saynètes culminent sur des explosions (littéralement) et des passages à l’acte qui débordent largement du sens commun, l’œuvre met en évidence la fragilité de l’autocontrôle et la précarité de l’équilibre qui habitent chacun d’entre nous.

Pour présenter ces débordements sans tomber dans le grotesque ou l’invraisemblable, Szifron a su écrire chacun des courts métrages de manière à ce que l’escalade se fasse toujours en fluidité et en patience, ce qui suscite des sourires continus et un sentiment répété de «je ne peux pas croire que ça puisse aller plus loin, mais voilà, ça va plus loin». La scène du pneu crevé est à ce niveau le meilleur exemple d’une évolution bien menée à partir d’une situation initiale pratiquement vide, tout comme la séquence du mariage où les revirements surviennent toujours avec surprise mais sans jamais susciter d’incompréhension.

On reprochera au film uniquement sa longueur, ses deux heures de visionnement ininterrompu étant difficiles à supporter en raison du renouvellement constant de son récit et de ses personnages. Le film aurait sans doute gagné à retirer l’avant-dernier segment, La Propuesta (La proposition), qui par son rythme lent et sa faible évolution narrative vient grandement atténuer le plaisir vécu pour la dernière saynète, elle-même déjà assez longue.

Du reste, par son côté à la fois sauvage et intelligent, Relatos Salvages constitue un visionnement à privilégier pour transformer, l’espace d’un moment, nos propres rages animalières en énergie profitable.

Chorus

«Y’a mon expérience et y’a la tienne.»

Dans cette œuvre qui laisse peu d’espace pour respirer, François Delisle présente en noir et blanc l’histoire d’un deuil vécu en retard par deux parents (Fanny Mallette et Sébastien Ricard) qui apprennent, dix ans après la disparition de leur fils, que ce dernier a été retrouvé mort. Sous fond de musique polyphonique, de musique alternative et de nombreux silences, le film accumule des scènes criantes de réalisme dont le spectateur ressort lui-même endeuillé.

Si certains efforts de poésie se révèlent un peu risibles (le père roulant nu sur la plage au gré des vagues) et l’effet de confusion au début du film absolument inutile, Chorus trouve à la fin de son premier tiers son véritable rythme et sa véritable force dans la relation entre les deux parents, pris dans leurs incapacités à se faire comprendre par l’autre alors que tout leur être cherche à communiquer. Avec beaucoup de générosité de jeu, Mallette et Ricard offrent au spectateur des performances dures et crues, grandement amplifiées par un choix de scènes judicieux et par une réalisation fine et mesurée. Les dialogues, parfois un peu faibles dans leur écriture et dans leur rendu (les échanges entre Irène et sa mère, notamment), sont ainsi grandement compensés par les scènes «vécues» (les colères, les abandons et la danse exutoire) qui frappent par leur intensité et par leur résonance émotive.

Une mention doit aussi être émise concernant la musique et la captation du son, tant ces dernières sont des vecteurs de beauté dans l’œuvre. Autant pour les pièces de chœur que pour les pièces du groupe Suuns en fin de film, les choix musicaux et leur emplacement dans le récit jouent pour beaucoup dans le déchargement émotionnel du spectateur, compromis nécessaire pour rendre le film beau et non pas seulement destructeur.

Expérience lourde dont on s’échappe avec très peu de consolation (et de conclusions), Chorus est le type d’œuvre dans laquelle on embarque pour souffrir et vivre des émotions profondes sans toutefois comprendre ce que cette épreuve nous apporte réellement. Aux amateurs du genre: bonne écoute.

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Prochainement au Cinéma Le Tapis Rouge:

Still Alice de Richard Glatzer et Wash Westmoreland (à partir du 20 mars pour la v.f. et le 25 mars pour la v.o. – Drame psychologique américain récipiendaire de l’Oscar 2015 de la meilleure actrice pour la performance de Julianne Moore)

L’empreinte de Carole Poliquin et Yvan Dubuc (à partir du 25 mars – Documentaire social et historique mettant à contribution Roy Dupuis pour les narrations et les entrevues)

Boychoir de François Girard (à partir du 27 mars – Drame américain mettant en vedette Dustin Hoffman, Garrett Wareing et Kathy Bates)

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