J’ai oublié de mentionner dans ma dernière chronique que j’adore déterrer de vieux trucs, parfois oubliés et échoués dans un coin poussiéreux. Un vieux bouquin, une vieille chanson ou même un vieux vers. Un truc sorti de la mémoire, pourtant emplie de sens pour le présent.
J’ai abordé vaguement dans ma dernière chronique l’objet central de mon entreprise, c’est-à-dire que je donnerai à voir l’art et le spectacle tel que je le vois, et surtout tel qu’il se donne à voir. Depuis la dernière chronique, je suis allé voir deux spectacles culturels, mais je n’en parlerai pas. Je ne les nommerai même pas. Peut-être en parlerai-je une autre fois, qui sait ? Au moment où j’écris ces lignes, je n’en ai pas envie. J’ai plutôt le goût de quelque chose d’autre, de différent.
Ma chronique d’aujourd’hui donnera à voir un spectacle certes, mais un spectacle intime et collectif à la fois. Le spectacle de la poésie. À travers les images et les jeux poétiques se cache un certain savoir, une certaine sagesse. Au-delà de l’expérience sensible, il s’amoncelle au sein de ces écrits une forme d’expression sociale, un discours sur la société.
Aujourd’hui, je dépoussière un éternel : le poète chilien Pablo Neruda, plus précisément quelques paroles prononcées lors de la réception de son prix Nobel en 1971 qu’on peut lire dans son recueil Né pour naître. Il dit ceci : « Je vis très loin d’ici, pardonnez-moi, il me faut retourner dans mon pays. Je reviens au chemin de mon enfance, à l’hiver en Amérique australe, aux jardins de lilas de l’Araucanie, à un pays obscur qui cherchait la lumière. »
Ces paroles de Neruda m’ont vraiment fait réfléchir. Il s’agit d’une vieille lecture sur laquelle je suis retombé cette semaine, par hasard. Le livre gisait sur mon bureau avec un coin plié sur la page en question qui était griffonnée de mes notes personnelles. J’ai relu mes annotions, et comme à l’habitude de la foutaise : des hiéroglyphes d’étudiant écrit trop rapidement, incompréhensibles qui avait taché le papier de son encre. Une trace rapide d’une mémoire évanescente, à l’image des paroles de Neruda.
Peut-être a-t-on oublié, mais la poésie d’Hector de Saint-Denys Garneau, de Gérald Godin, de Gaston Miron est née elle aussi de la pénombre. Elle est née d’un peuple qui à travers l’obscurité de la colonisation cherchait à s’exprimer, d’un peuple opprimé qui cherchait à se déployer pour y trouver lui aussi sa place dans le monde. Mais ce peuple pourtant unique n’a pas reçu de Nobel, il n’a pas reçu la légitimité de sa différence.
Voulant sortir une société de sa noirceur, le Chilien ressent un besoin viscéral de partager avec les grands physiciens, mathématiciens, chimistes et politiciens de son époque la noirceur qui l’habitait lui, mais aussi la noirceur qui habitait son pays. Il ressent le besoin de montrer l’unicité et la singularité qui a fait naître sa poésie qui était véritablement l’expression d’un peuple qui n’aspirait qu’à trouver sa place dans le monde. Ce prix Nobel signifiait une ère de renouveau pour l’Amérique australe, une ère où la différence de ce coin de pays enrichissait non seulement la culture latino-américaine, mais aussi la culture mondiale.
Or, à sa façon, Neruda cultive la différence, la différence de sa provenance.
Peut-être a-t-on oublié, mais la poésie d’Hector de Saint-Denys Garneau, de Gérald Godin, de Gaston Miron est née elle aussi de la pénombre. Elle est née d’un peuple qui à travers l’obscurité de la colonisation cherchait à s’exprimer, d’un peuple opprimé qui cherchait à se déployer pour y trouver lui aussi sa place dans le monde. Mais ce peuple pourtant unique n’a pas reçu de Nobel, il n’a pas reçu la légitimité de sa différence.
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Il y a malheureusement quelque chose qui se perd, qui s’oublie dans cette montée d’une standardisation ambiante. Il faut normaliser l’éducation, la santé, l’économie, pis toute pis toute. Il faut que tout le monde soit pareil et obéissant aux mêmes règles. Ne pensez pas par vous-mêmes, ce pourrait être dangereux. Très dangereux. Entrez dans les rangs et vous y verrez le bonheur de l’abrutissement.
Pourtant, si on regarde l’histoire, ce sont les ludiques qui ont changé notre conception de la vie : Pythagore et son fameux théorème, Rousseau avec son retour au temps primitif, Hugo et son mal du siècle, Einstein et sa théorie de la relativité, etc. Ce sont les idées à contre-sens, à contre-courant qui ont frappé l’imaginaire.
La poésie et la littérature sont eux aussi à part : elles sont des savoirs en dehors de la société. Certains ont peut-être un regard condescendant sur celles-ci. Par moment, force est d’admettre que je partage probablement la vision de ces êtres démagogiques, mais chose certaine, je comprends la nécessité du discours littéraire. La lucidité de la différence, l’unicité de la parole et le désir de voir, de comprendre font en sorte que ces paroles dites littéraires cultivent à leur façon la différence dans ce monde pour l’enrichir, l’embellir.
En cette ère technologique du 21e siècle, en ces temps où la lecture semble céder sa place à la démesure des images, à la rapidité et l’effervescence de la vie moderne, l’hétérogénéité de la société n’est-elle pas une richesse en soi ? Toutefois, sans singularité d’une culture, sans originalité d’une idée, sans unicité d’une pensée, sans désir d’une particularité, comment peut-il y avoir une hétérogénéité de la collectivité ?




