Dans les lunettes du frisé: Lieux de mémoire

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Retracer ses origines, retracer sa mémoire: la voie du présent, il me semble, est une tendance du moment. Mais pourquoi? Et surtout comment?

Je vais vous raconter une petite histoire. En fait, ce sera plutôt le récit de mon aventure de spectateur d’une conférence à laquelle j’ai assisté dimanche dernier. La voici :

Trois-Rivières. Dimanche 8 novembre 2014. Je me dirige vers une conférence donnée au Manoir Boucher de Niverville sur la filiation, c’est-à-dire sur les aïeuls du célèbre personnage Joseph-Claude Boucher de Niverville qui a marqué le devenir de la Nouvelle-France. La conférence débute à 13h30.

13h39. Comme à l’habitude, j’arrive un peu en retard à la conférence. Cause du retard: état de désorganisation généralisé, diagnostic de ma conscience de docteur de la ponctualité. J’ouvre la grande porte en bois du manoir et me fais aussitôt saluer par une employée du manoir. Elle m’affirme que la conférence se donne au deuxième étage et que je suis de toute évidence un retardataire. Je lui redonne la face du gars qui se sent un peu mal, mais qui sait très bien qu’elle a raison. (Je n’ai absolument aucune idée à quoi ressemble cette face, soit dit en passant.)

Alors, je me rends dans la salle située au deuxième en tentant de déranger le moins de gens possible. Pas même assis dans ma chaise, je vois un fort gaillard barbu habillé en tenue de l’époque qui se prend pour LE Joseph-Claude Boucher de Niverville. Je sais que c’est une mise en scène, voire même une théâtralisation de l’Histoire. J’embarque tout de même dans le concept puisque le voyageur du temps semble maîtriser son histoire de la Nouvelle-France.

Je suis de toute évidence le plus jeune de toute la salle grisonnante. Ça part mal, mais bon, comme ils disent, laissons une chance au coureur…

Le type parle d’une voix grave et raconte avec émotion et engouement comment son grand-père paternel Pierre Boucher (1622-1717) fut un héros en repoussant les attaques des Iroquois sur la bourgade de Trois-Rivières et comment par la suite il fonda la seigneurie de Boucherville. Avec beaucoup d’attachement, il retrace aussi comment son grand-père maternel, Joseph-François Hertel de la Fresnière (1642-1722), a frappé Simon Falls en Nouvelle-Angleterre pour venger le massacre de Lachine de 1689.

Chaque mot que le personare Jean-Philippe Marcotte prononce sous l’identité de Joseph-Claude Boucher de Niverville est tiré des profondeurs abyssales de l’oubli sa descendance, et du même coup, d’une quelconque façon, de notre origine à nous, Trifluviens et Québécois. Chaque phrase que le costaud dicte pour expliquer la période de la Nouvelle-France me ramène à ma propre descendance, à ma propre existence en tant qu’habitant de Trois-Rivières.

Chaque mot que le personare de Jean-Philippe Marcotte prononce sous l’identité de Joseph-Claude Boucher de Niverville est tiré des profondeurs abyssales de l’oubli de sa descendance, et du même coup, d’une quelconque façon, de notre origine à nous, Trifluviens et Québécois. Chaque phrase que le costaud dicte pour expliquer la période de la Nouvelle-France me ramène à ma propre descendance, à ma propre existence en tant qu’habitant de Trois-Rivières.

14h33. Je sors du manoir, ce lieu de mémoire, ce lieu d’un passé lointain et révolu, et file vers un café pour écrire cette chronique. Un petit café à la main, je prends quelques minutes pour imbiber la conférence, allume mon ordinateur et m’enfonce dans les dédales de l’écriture.

Fin du récit.

Et là, je vous vois venir, pourquoi fais-tu le récit de ton expérience de spectateur de façon si détaillée ?

C’est fort simple. Tel un Marcotte ou tous ceux qui narrent l’histoire, je dois construire un récit des évènements, souvent biaisé et orienté selon ma subjectivité, comme l’a théorisé l’historiographe Paul Veyne. « Aucun historien ne décrit la totalité de ce champ, car un itinéraire doit choisir et ne peut passer partout; aucun de ces itinéraires n’est le vrai, n’est l’Histoire. »

L’historien doit faire des choix pour raconter, dire et expliquer l’Histoire pour qu’elle puisse prendre vie, comme l’a fait le personare Marcotte pour relater la petite généalogie de la famille Boucher, expliquant ainsi la décision qu’il a prise d’adopter la théâtralité plutôt que le cours magistral traditionnel pour accrocher ses spectateurs et les tenir en haleine tout au long de sa conférence. Ce choix est fait autant sur le plan théâtral que celui du contenu.

Pour avoir accès à la totalité d’un évènement, il faut rassembler tous les points de vue et non se fier à une seule source, à une seule vision. La vision de la généalogie qu’a faite Marcotte était belle et vivante, elle se voulait objective, mais elle demeure tout de même biaisée par la vision francophone que nous avons. Du point de vue qu’il adopte, les ennemis sont les Anglais et certaines tribus iroquoises alors que les bons sont les Français.

Mal? Peut-être ou peut-être pas. Chose certaine, les sentiments prennent le dessus, et forment la version officielle de l’Histoire que nous lisons dans nos manuels scolaires. Et vous me direz, mais quelle version lisons-nous à l’école? Celle des gagnants, évidemment.

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