Entrevue avec Steve Bernier: Contes, patrimoine, plagiat et modernité

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Steve Bernier. Crédit: Collège de Montréal.

Lors de la soirée de conte qui a eu lieu au café La Bezotte le 22 décembre dernier, Zone Campus a discuté avec le conteur Steve Bernier. Initialement prévu pour le compte-rendu de cette soirée, le contenu de l’entrevue était plus volumineux que prévu. Au menu: plagiat, tradition, urbanité et devoir de mémoire.

 

Zone Campus : Lors de la soirée de conte [du 22 décembre dernier], on a entendu parler de virus informatiques ou d’autres sujets, disons, plus urbains. Est-ce que c’est quelque chose qui va être de plus en plus courant dans les contes, si ce n’est pas déjà le cas ?

Steve Bernier : En fait, le conte urbain c’est un style proprement dit. C’est l’art de raconter les histoires, mais de les camper dans une réalité beaucoup plus dure, moins édulcorée. Parce que le conte, c’est un univers fantastique. Mais le conte urbain est peu édulcoré, il est très « trash », on va dans les détails, on décrit des univers beaucoup plus difficiles. Moi c’est quelque chose que je ne maîtrise pas. C’est ça la beauté d’une soirée de conte comme celle-là; on a chacun nos univers.

Moi je suis vraiment dans le conte, je ne dirais pas traditionnel, mais le conte de mémoire, dans le récit de vie. Donc, je prends des contes traditionnels et j’essaie de les ramener à une réalité qui est plus proche de moi. Donc c’est pour ça que je parle de ma grand-mère. [En fait, c’est] souvent la mémoire de ma grand-mère que j’aurais voulu qu’elle me raconte. En réalité, je n’ai aucune mémoire de ma grand-mère. C’est ça la beauté… c’est que, je suis tellement dans des lieux communs que le monde [finit] par croire que ma grand-mère… ils voient leur grand-mère, et non ma grand-mère. Mais [les spectaceurs.ices] s’imaginent que cette grand-mère existe. Ils pensent que c’est la mienne, mais en réalité j’ai écrit une grand-mère assez commune à ce qu’on a connu dans notre folklore.

« En réalité, ce sont les femmes qui ont bâti le Québec » —Steve Bernier

Souvent, je raconte l’histoire de ma grand-mère, que j’aurais voulu qu’elle me raconte. Mais justement, j’ai perdu ma grand-mère quand je devais avoir cinq ans. Qu’elle tricotait c’est vrai. Que c’est une personne dure : elle a perdu son mari. Tous ces discours-la, ce sont des vraies choses. C’est un amalgame d’éléments de plusieurs choses. Je me suis construit un personnage de grand-mère.

Si j’avais un « show » à écrire […] Ça serait probablement mon « punch » de fin de show […] : Au début […] j’ai dit [que] le Québec s’est forgé sur des hommes forts. Mais on parle très peu des femmes fortes qui ont bâti le Québec. Tu as tout le public qui a réagi parce qu’en réalité, tout le monde sait que les femmes ont bâti le Québec, mais ce sont les héroïnes méconnues de notre histoire. Pourtant, s’il n’y avait pas eu les femmes, on serait probablement pas où est-ce qu’on est aujourd’hui. Ce sont elles qui ont tenu les familles pendant que les hommes qu’on idolâtre et qu’on monte en héros [car ils] ont bûché, ont travaillé dans les usines […] ont été à la solde des Américains, des Anglais […] Mais en réalité, ce sont les femmes qui ont bâti le Québec. Et les femmes sont allées chercher le droit de vote. Les femmes ont des familles. Les femmes se sont émancipées. Ça prend de la force de caractère […]

Mon père, à un moment donné […] je lui ai demandé : « raconte-moi donc grand-maman ». Là mon père, ça l’a plongé dans ses propres souvenirs […] il a lui-même replongé dans les souvenirs qu’il ne connaissait pas. Mon père, il me dit : « ta grand-mère, elle nous a élevé. En arrivant du travail le matin, elle nous faisait le déjeuner, on partait à l’école, on revenait manger à la maison sur l’heure du midi. Elle se levait, elle faisait à manger. Elle se recouchait l’après-midi, elle se relevait le soir. Elle faisait le souper. » C’est ma grand-tante qui gardait mon père et ma petite-tante. [Ma grand-mère] travaillait toute la nuit comme téléphoniste dans un hôpital et elle arrivait et elle commençait sa journée en faisant à manger à ses enfants.

Je veux dire [en tapant sur la table], « câlique -là! » Trouve-moi du monde qui ferait ça aujourd’hui… « cibole ». Il n’y en a pas beaucoup qui ferait ça. Pourtant, je ne dis pas que ma blonde… j’ai trois enfants et elle travaille fort, mais « tabarouette »!  Travailler toute une « nuite », s’occuper de ses enfants le matin, dormir puis se relever, coucher pour se relever. C’est une femme forte. C’est un peu ça que je raconte dans mes histoires […]

Zone Campus : J’ai l’impression que le milieu du conte s’épanouit, depuis quelques années, en Mauricie. Est-ce que ça pourrait devenir comme ce que l’industrie de l’humour est devenue ?

Steve Bernier : Ça l’est déjà. En fait, c’est sûr que Fred [Pellerin], il a apporté au conte cet effet un peu spectaculaire et il l’a démocratisé [pour en faire] un art populaire. Le conte n’était pas un art dit populaire. C’était un art de veillée, un art d’initié.e. On ne l’emmenait pas sur la scène. Lui [Fred Pellerin], il l’a mis à la dimension du spectacle.

« C’est ça la beauté du conte : quand tu te l’appropries complètement, il devient ton conte à toi » —Steve Bernier

Le renouveau du conte, c’est dans les années 1980, c’est Michel Faubert et bien d’autres qui ont ramené le conte au goût du jour. Fred, à sa façon, avec les années 2000 […] il en a fait un art spectaculaire, avec des éclairages, une mise en scène […]

Maintenant, on va dans les écoles et on se fait comparer à Fred Pellerin. Moi ça ne me dérange pas de me faire comparer à Fred Pellerin. Quand le monde me dit : « Vous êtes un peu comme Fred », je répond  «oui, mais non » […] Si vous voulez que je fasse des contes de Fred Pellerin, je ne ferai pas de contes de Fred Pellerin […] Parce que là, on est sur la ligne du… Aujourd’hui, le droit d’auteur est un concept très contemporain. Pis là, les conteurs qui écrivent du matériel aujourd’hui ne veulent pas se faire plagier par d’autres […] Moi c’est pour ça que je puise dans l’univers d’il y a 100, 200, 300 ans. Parce que ces contes-là, ils sont rendus intemporels, ils appartiennent à tout le monde.

Je pourrais dire que si tu prends la peine d’écouter Fred, tu vas te rendre compte que Fred « pique » lui aussi dans l’univers qui existe. Et il l’a tellement ramené à son univers, à son village […] Il y a un des contes qui fait qui est en fait un conte arabe […] J’ai fait : « Wow »! Fred a réussi à prendre un conte et de réussir à tellement le personnaliser que c’est seulement du monde initié qui [sait] que ce conte et un conte arabe parce que tous les autres pensent que c’est un conte de lui. C’est ça la beauté du conte : quand tu te l’appropries complètement, il devient ton conte à toi.

« Quand le monde me dit : ‘’Vous êtes un peu comme Fred Pellerin’’, Je fais : ‘’oui, mais non’’  —Steve Bernier

Même moi, des fois […] j’écris un conte, je fais un conte à ma façon, puis je l’ai déjà entendu conter par quelqu’un d’autre. Je me dis en même temps, moi-même, quand j’ai fait ce conte-là, je l’ai emprunté de quelque d’autre. Je suis qui moi pour dire à ce conteur-là qu’il a copié mon conte alors que moi-même j’ai pris le conte de quelqu’un d’autre. J’ai avalé ma pilule, parce que ça m’a fait de quoi… Finalement, c’est quoi le conte? Ben, c’est ça!

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