La fin du périple trimestriel à Zone Campus achève. Si je n’étais pas aussi débordée, j’imagine que je prendrais le temps d’être un peu nostalgique. D’un autre côté, vous savez bien comme moi que ce n’est qu’un au revoir.
Comme chaque fin de session, la procrastination s’empare de moi et je parviens difficilement à quitter les méandres d’Internet pour plonger le nez dans mes travaux de fin de session. L’avantage, du moins, c’est que ce sont ces mêmes méandres qui m’ont inspiré le sujet de la présente chronique.
Entre un Vox pop de Guy Nantel et une ribambelle d’opinions prémâchées et recrachées, je ne peux empêcher le cynisme de monter en moi. Une vieille théorie qu’un vieux sage m’a racontée me vient soudainement à l’esprit.
La théorie de l’ongle incarné
Bon, je l’avoue, c’est une théorie que j’ai inventée et je n’ai jamais eu de discussion avec un vieux sage. Il n’en demeure pas moins, toutefois, que l’analogie arrive à point, alors que l’agressivité semble monter en flèche dans les pseudos débats sociaux sur Facebook.
Trêve de suspense, je sais que vous ne pouvez plus contrôler votre curiosité.
D’abord, comble de la modernité, le nom de la théorie s’adapte à chaque individu. Vous pouvez choisir de l’appeler «le syndrome de l’abcès dans la bouche» ou «le syndrome de l’orgelet» à votre guise.
Revenons-en toutefois au fameux ongle incarné. Honnêtement, je ne crois pas qu’il existe quelque chose de plus irritant qu’un ongle incarné. Il apparait sournoisement, quelques jours après une étourderie de quelques secondes qui s’est soldée par un ongle coupé trop court.
On se réveille un matin et l’ongle s’enfonce dans la chair, provoquant une douleur agaçante chaque fois que quelque chose touche ledit orteil. On y pense tout le temps. On en vient à se dire que la journée serait probablement plus belle si on n’avait pas d’ongle incarné. L’ongle incarné en vient à gâcher notre journée.
Vient toujours un matin, pourtant, où l’ongle a suffisamment poussé pour ne plus être douloureux. Toutefois, la pensée que la douleur a disparu ne nous traverse même pas l’esprit. On s’habitue à notre état de non-douleur.
L’état de non-douleur devient le quotidien. On s’imagine que l’état de bienêtre nous est dû et qu’on n’a pas à en être reconnaissant.
Pourquoi ne pourrait-on pas se réveiller le matin en étant heureux de ne pas avoir d’ongle incarné? En étant heureux parce que ce qu’on sait qu’on va manger un délicieux déjeuner? En étant heureux parce que des gens tiennent à nous?
Pourquoi devons-nous constamment ne penser qu’à ce qui nous irrite, à ce qui rend notre journée moins belle?
Une société atteinte du syndrome de l’ongle incarné
C’est vrai, la société québécoise est malade. J’en ai parlé plus souvent qu’à mon tour et l’actualité ne se gêne pas non plus pour le faire. Pourtant, on pense rarement à être reconnaissant pour tout ce qui va bien.
Le Québec est un des endroits au monde où les crimes violents sont les moins nombreux. Avons-nous déjà été reconnaissants de ne pas avoir à craindre pour notre propre sécurité lorsqu’on sort de chez soi la nuit tombée?
Le Québec est un endroit où le racisme et la misogynie ne sont que des cas isolés. Où il est illégal de refuser de donner un emploi à un individu pour son sexe, son origine ou son orientation sexuelle.
Peut-être est-il temps de commencer à voir ce qui fait du Québec un lieu où il fait bon vivre et d’arrêter de ne voir que ce qui nous arrache le cœur.
Le Québec demeure une société ouverte d’esprit où peuvent se côtoyer diverses opinions et idéaux. Le Québec est un endroit où chacun peut donner son opinion sans risquer sa vie ou la prison.
Plus simplement, le Québec produit de la bière délicieuse et originale. Il est producteur de fromages gouteux et audacieux. Il est l’endroit où poussent un nombre impressionnant d’érables desquels on peut obtenir un sirop de qualité.
Renversons la vapeur
Peut-être est-il temps d’arrêter de souffrir du syndrome de l’ongle incarné et de commencer à apprécier tout ce qui n’est ni blessant ni irritant. Peut-être est-il temps de se trouver chanceux de ne pas souffrir d’un cancer ou d’une maladie dégénérative.
Peut-être est-il temps de constater que les seuls cancers dont le Québec est atteint sont un pessimisme et une désinformation généralisée. Peut-être est-il temps de commencer à voir ce qui fait du Québec un lieu où il fait bon vivre et d’arrêter de ne voir que ce qui nous arrache le cœur.
Je ne dis pas non plus qu’il faut croire que notre société est idéale. Toutefois, rien de bon n’émergera des débats stériles qui ont présentement cours sur les réseaux sociaux. Commençons donc par apprécier ce que nous avons, pour une fois.
La prochaine fois que vous aurez envie de vous plaindre de la société ou de ses acteurs, vous pourriez peut-être commencer par trouver une bonne chose à en dire. Après tout, nous vivons tous au Québec par choix. Si le Québec est devenu un ongle incarné perpétuel pour vous, je vous le jure, il est temps de partir.



