Mieux vaut en lire: Le sabbat des éphémères d’Ariane Gélinas

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Photo: Éditions Six brumes
Photo: Éditions Six brumes

J’ai eu cette semaine la belle occasion de me plonger dans les dédales de l’imaginaire d’Ariane Gélinas. Doctorante en littérature à l’UQTR, l’auteure à l’aube de la trentaine a déjà publié une quarantaine de nouvelles dans nombre de périodiques. Active dans le milieu de la science-fiction et du fantastique québécois, elle est depuis 2008 à la barre de la direction artistique de la revue littéraire Brins d’éternité. Elle s’est mérité récemment le prix Aurora-Boréal et le prix Jacques-Brassard pour sa contribution à la littérature de l’imaginaire d’ici. On vient d’ailleurs d’annoncer qu’elle sera l’invitée d’honneur de l’édition 2014 du Congrès Boréal dédié à la science-fiction et au fantastique qui aura lieu en mai prochain. Outre ses nouvelles, ses écrits se sont concrétisés en livres lorsqu’elle a publié la novella L’enfant sans visage en 2011 aux éditions XYZ, puis en 2012 et 2013 lorsque sont parus les deux premiers volets de sa trilogie thématique les Villages assoupis, où elle explore les villages fantômes du Québec: Transtaïga et L’Ile aux naufrages au Marchand de feuilles. C’est avec un grand plaisir que j’ai fait la découverte de son tout dernier titre Le Sabbat des éphémères, publié aux Six Brumes, un recueil de treize nouvelles qui repoussent les limites de la réalité et du fantastique.

Aux frontières des genres

On aime beaucoup éclater les littératures de l’imaginaire en genres, en sous-genres et en sous-sous-genres. À part la grande distinction science-fiction et fantastique, les fanatiques ont toutes sortes de dénominations plus ou moins justes pour décrire ces livres qui traitent d’horreur, de paranormal, de merveilleux, de fantasy épique, d’anticipation, de cyber punk, de gothique-romantique, de steampunk, de dystopies et d’utopies ou d’opéra de l’espace, et j’en passe. Ces étiquettes (carcans) de genres existent bien sûr pour guider le lecteur (ou encore le libraire et le bibliothécaire) et pour l’aider à choisir, et à trouver le rayon de ce qu’il cherche, de ce qu’il a aimé et de ce qu’il aimerait découvrir. Mais parfois, ces étiquettes le mettent en déroute plus qu’autre chose. Depuis que je suis petite, j’évite l’horreur comme la peste. J’osais à peine ouvrir un Frissons. Et pourtant, j’entretiens avec l’épouvante une fascination certaine. Je tourne autour du pot. J’opte pour un roman épique, mais il m’énerve quand tout est peint avec des arcs-en-ciel, que le héros est blanc comme neige. Je choisis des romans noirs, des polars, et j’espère pouvoir me raccrocher à la noblesse de l’enquêteur, aussi torturé soit-il, face au Mal incarné par le tueur en série sanguinaire. Les X-Files tiennent une place toute spéciale dans mon cœur, probablement parce que la série télévisée me permettait de poser un regard clinique sur des possibilités extrêmes tout en façonnant mon imaginaire d’adolescente.

Je digresse peut-être, et je tourne encore autour du pot, mais cette parenthèse m’amène à vous parler de ce recueil qui m’a touchée droit au cœur. Ariane Gélinas ne se limite pas à un genre, elle explore les facettes de l’imaginaire dans une suite de récits à la fois structurée et étourdissante qui touchent la science-fiction, l’horreur, le fantastique moderne et classique ainsi qu’un brin d’érotisme. Dans un ensemble onirique, l’auteure a moulé dans un cadre résolument moderne des sources romantiques gothiques d’une autre époque. En effet, la première nouvelle agit comme une introduction garante de la suite: une mathématicienne, obsédée par ses recherches théoriques, guide un chauffeur de taxi à travers les rues de Montréal, et le trajet sinueux transforme le lieu, les transporte, au même rythme que le lecteur, ailleurs. Cette nouvelle et les douze qui suivront sont toutes aussi différentes les unes des autres. Je n’ose vous les décrire plus en détail de peur de vous dérober le plaisir de les découvrir par vous-même.

L’art de se laisser submerger

Souvent, les finales laissent un gout amer, une amertume de s’être mis dans la peau d’un personnage qui sombre dans une folie meurtrière de façon pourtant si logique ou encore l’inconfort de se prêter à la résignation face à la fatalité de l’existence. Ou pire encore, on se voit confronté à sa propre violence latente. Le malaise vient aussi de l’efficacité avec laquelle, en quelques pages, elle crée une atmosphère glauque et enveloppante. L’auteure joue très bien avec les codes des genres avec lesquels elle s’amuse; elle les adapte d’une façon très personnelle et crée un décalage entre les attentes du lecteur et suscite en lui une pointe de désir… qui reste délibérément inassouvi. Quoique les chutes de quelques nouvelles soient prévisibles et qu’on soit inondé de détails en très peu de mots, c’est cette ambiance décalée dans laquelle on se plonge pour quelque 150 pages qui rend l’expérience du Sabbat des éphémères si délectable. Les nouvelles dégagent des intensités variables, mais l’ensemble du dédale est construit avec un équilibre soigné. On en ressort transformé.

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