Mieux vaut en lire : Pourquoi réglementer le prix du livre?

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Le 19 août dernier s’ouvrait une commission parlementaire sur la pertinence de limiter à 10% les réductions pouvant être accordées aux nouveautés pour les neuf mois suivant la sortie d’un titre. L’objectif principal de cette mesure législative serait de limiter la forte concurrence des grandes surfaces telles que les Costco et Walmart de ce monde qui peuvent se permettre, et le font d’ailleurs souvent, de sabrer dans les prix de détail suggérés et de vendre les succès littéraires de l’heure à peine au-delà du prix coutant (parfois même à perte), dans le but d’attirer des consommateurs.

L’industrie du livre est la plus grande industrie culturelle au Québec. Elle emploie 12 000 personnes et atteignait en 2012 un chiffre d’affaires d’environ 700 millions de dollars, chiffre qui dépasse la valeur combinée des ventes des billets de cinéma et de spectacle. Est-ce pour dire que l’industrie est en pleine santé? Pas tout à fait. Les ventes de titres d’éditeurs québécois ont chuté drastiquement depuis 2010. Dans les cinq dernières années, seize librairies indépendantes ont fermé leurs portes. Les associations professionnelles québécoises du livre (formées d’éditeurs, de libraires, de bibliothécaires et d’écrivains) se sont unies pour sonner l’alarme. Un prix plancher pour les nouveautés pour un temps permettrait aux libraires indépendants de se battre à armes un peu plus égales. Pour le moment.

Un grand nombre de pays ont choisi de règlementer le prix du livre, dont la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Portugal, le Mexique, Israël et le Japon. Le prix unique, une panacée? Non. La règlementation des prix des nouveautés permettra un sursis aux libraires durant quelques années. Les pays qui ont adopté une règlementation, comme la France depuis 1981, ne sont pas épargnés par la révolution du numérique et l’éclatement du monde de l’édition, et tous les acteurs de la chaine du livre devront trouver des moyens de tirer leur épingle du jeu. Depuis que le prix des livres n’est plus règlementé en Grande-Bretagne (il l’a été de 1840 à 1997), les librairies ferment leurs portes les unes après les autres et les grandes chaines font faillite. La libre concurrence qui devait faire baisser les prix a eu un effet pervers: le prix des livres a grimpé, au-delà du rythme de l’inflation.

Le choix des gouvernements de prendre position dans ce domaine, c’est une question de valeurs. Le livre n’est pas un produit de consommation comme un autre. Le livre est un produit qui se marchande, mais qui se prête peu aux aléas du marché. Les marges de profit sont trop minces. La production du livre, c’est une production culturelle à cout élevé. Le livre vaut bien plus que le papier sur lequel il est imprimé: pensons à l’auteur, au travail de correction et d’édition, à la mise en page, à l’impression, à la distribution et à la mise en marché. Le livre a une valeur commerciale et ludique, certes, mais aussi une valeur éducative, documentaire, littéraire, sociale, voire démocratique.

Un prix plancher pour les nouveautés pour un temps permettrait aux libraires indépendants de se battre à armes un peu plus égales. Pour le moment.

Vous n’avez qu’à entrer dans une librairie (agréée) pour vous rendre compte de la diversité des titres, auteurs, de leurs visions, de leurs voix. C’est ce qu’on appelle la «bibliodiversité», qui passe par la diversité des points de vente. Entrez chez Costco et au rayon des livres, vous trouverez 300 des 30 000 nouveautés qui sont publiées chaque année. Comprenez-moi bien, ces titres à succès ont leur place. Ce sont eux qui permettent aux éditeurs de prendre des risques pour des auteurs inconnus, de diffuser de nouvelles voix. Ce sont ces succès littéraires, s’ils sont vendus à juste prix, qui permettent à un libraire en région de rester à flot, d’investir dans l’industrie qui le passionne, d’offrir une tribune à un auteur du coin, de tenir un fond, ces classiques, ces titres qui reviennent dans les listes de lectures scolaires. Il y a de véritables perles qui seraient passées sous le radar si des libraires ne s’étaient pas acharnés à les proposer à leurs clients (la trilogie Millenium de Larsson, par exemple).

La «bibliodiversité» passe aussi par l’omniprésence et la mise en valeur du livre dans nos environnements. Il faut en voir partout, de toutes les sortes, pour tous les gouts, de toutes les qualités même. Le gout de lire se développe quand nous sommes exposés à toutes sortes de livres: documentaires, albums illustrés, bandes dessinées, romans d’amour, d’aventure, de science-fiction, livres d’histoire et de sciences… Que reste-t-il quand une poignée de grands prennent toute la place, essoufflent les petits à grands coups de hache dans les prix, et décident de n’offrir plus que des valeurs sures? Quand on se limite dans nos choix de diffusion aux meilleures ventes, les éditeurs finissent par choisir les auteurs qui se conforment à ce qui est vendeur et les esprits innovateurs n’arrivent plus à sortir la tête de l’eau. À la longue, le choix n’en est plus un et les milliers de nouveautés annuelles se suivent et se ressemblent. À moins qu’on n’en décide autrement, un achat à la fois.

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