Un peu de cinéma : Suspiria (2018) Luca Guadagnino

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À sa sortie en 2018, la nouvelle mouture de Suspiria, avait fait couler beaucoup d’encre, puisque le réalisateur de Call Me By Your Name (2017), Luca Guadagnino, s’attaquait à un monument du cinéma d’horreur italien réalisé par Dario Argento en 1977. Dans la majorité des cas, la réalisation d’un remake est malheureusement une mauvaise idée, ou simplement le gage d’un manque d’originalité, surtout à l’ère où la nostalgie occupe une place importante dans la création cinématographique. Alors pourquoi dans cette optique, ai-je envie, dans cette chronique, de vous présenter un remake? Tout simplement car la nouvelle version de Luca Guadagnino est remarquable.

À l’automne 1977, Susie Bannion (Dakota Johnson), une jeune danseuse américaine, se rend à Berlin afin d’auditionner à la prestigieuse école de danse de Markos Tanzgruppe (Tilda Swinton). Dès son arrivée, la troupe de danse est marquée par la disparition de certaines danseuses dont les meurtres relèvent d’un aspect mystérieux et occulte, celle d’un «Coven» de sorcellerie. Contrairement à la version originale qui reprend les codes du film italien «Giallo» et se veut un film d’horreur surnaturel, la version de Guadagnino quant à elle plonge le spectateur dans les subtilités de l’horreur psychologique et de mœurs.

Suspiria et l’esthétisme de l’image et de la danse

Chef d’œuvre de l’horreur italien, Suspiria (1977), a marqué l’imaginaire, par sa composition d’image, rappelant le cinéma expressionniste allemand des années 1920. L’esthétisme se caractérise par l’utilisation d’une composition de vives couleurs rouge et verte. Malgré de belles tentatives, le remake de Guadagnino ne se veut pas une pâle imitation du film original. En ce sens, nous sentons à de nombreuses reprises cette volonté de rendre hommage à l’esthétisme d’Argento, cependant, nous demeurons dans une version beaucoup plus feutrée et chaleureuse. Utilisant quant à lui le beige, le brun, le rouge ainsi que le bleu, l’image nous rappelle le cinéma de Reiner Werner Fassbinder, mais aussi le cinéma actuel de Nicolas Winging Refn. À de nombreuses reprises, nous retrouvons notamment des allusions au cinéma d’horreur des années 1970-1980 telles que Possession (1981) de Andrzej Zulawski en ce qui a trait à la violence psychologique ainsi qu’à Scanner (1981) de David Cronenberg pour ce qui est de l’hémoglobine.

Quant à la musique utilisée par Dario Argento en 1977, elle a été composée par le groupe rock progressif Goblin. La trame est marquée par l’utilisation de synthétiseurs rappelant par moments Tubular Bells de Mike Oldfield utilisée dans L’Exorciste (1973). Contrairement à la version originale, Luca Guadagnino a eu recours aux compositions de Thom York, chanteur du groupe rock Radiohead. Différent de son style habituel, les compositions minimalistes de Yorke nous rappellent la musique d’Erik Satie. Entremêlée de musiques de chambre ainsi que de chœurs, cette bande sonore berce le récit et permet à celui-ci d’évoluer dans une certaine lenteur réconfortante, et ce, malgré la présence marquée de violence.

Suspiria (2018), un film féministe

Contrairement à la version originale, la distribution du remake de Guadagnino ne compte quasiment que des femmes. Par ailleurs, l’actrice Tilda Swinton va même jouer le rôle d’un vieux thérapeute allemand Dr Klemperer. Une analyse de la présence des rôles masculins est intéressante. Afin de traiter de l’abus de pouvoir masculin, les hommes présents dans le film ne sont que des policiers ou des militaires, figures par excellence de l’autorité masculine. Par la présence du Dr. Klemperer, le réalisateur traite de la culpabilité des hommes dans une société marquée par le sexisme et l’abus de pouvoir masculin: « Are there guilty men in Berlin? Everywhere! But I am not one of them». De plus, l’allusion aux hommes dans le récit fait souvent référence au régime nazi. L’abus de pouvoir est abordé dans le film lorsqu’il est question de la place de la femme dans la société allemande marquée par le nazisme. Le film comporte plusieurs sous-textes intéressants, notamment la culpabilité nationale allemande face aux atrocités commises par le régime nazi.

Le personnage de Mère Suspiriorium peut être analysé sous un angle messianique, puisqu’elle se révèle être la mère suprême qui libère les femmes du joug de l’oppression et de l’abus de la fausse mère, Markos Tanzgruppe. Le recours à l’univers de la sorcellerie, celle d’un «coven» permet à Guadagnino de traiter d’un regroupement de femmes et comment celles-ci sont en mesure d’acquérir leur indépendance malgré l’oppression extérieure. La thématique de la mère est omniprésente dans ce film. À la fois empathique et capable de compassion, Mère Suspiriorium fait preuve d’une extrême violence envers celles qui l’ont trahie au profit d’une fausse mère.

En somme, Suspiria est un film à voir absolument, différent à plusieurs égards de la version originale. Le remake de Luca Guadagnino en est une excellente pour tou.te.s les cinéphiles. Disponible en format DVD, Blu-Ray ainsi que sur la plateforme numérique Prime TV.

Suggestion de la semaine

1-Midsommar (2019) Ari Aster

2-The Dead Don’t Die (2019) Jim Jarmush

3-Only God Forgive (2013) Nicolas Winding Refn

4-Inherent Vice (2014) Paul Thomas Anderson

5-Mandy (2018) Panos Cosmatos

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