Le sport comme passeport : Jennifer Honicke et l’art de s’exPatrioter

0
336
jennifer honicke
Jennifer, concentrée sur sa performance, lors de l’une des courses du calendrier de cross-country du RSEQ. Crédit photo : Patriotes de l’UQTR (Facebook)

Jennifer Honicke entre dans la Chasse-Galerie et vient s’assoir à la table carrée que je nous ai réservée, celle où je suis déjà attablé en préparant mes questions et en en prévoyant les réponses. La jeune fille que j’attends est d’origine allemande. Elle est venue poursuivre ses études ici, durant une session comme étudiante étrangère.

On peut donc dire, à juste titre, qu’elle est expatriée. Par contre, une fois ici, elle aura littéralement eu la piqûre du cross-country. Elle n’était tellement pas immunisée contre ce sain virus contagieux que cela l’aura aussi amenée à joindre l’équipe de course des Patriotes et, par le fait-même, à s’exPatrioter. J’ai eu la chance de rencontrer Jennifer pour qu’elle me fasse le récit de son expérience.

Il faut savoir que ce texte sur les athlètes étrangers qui viennent défendre les couleurs de nos Patriotes sera le premier d’une série de reportages que je titrerai «Le sport comme Passeport» où nous mélangerons le sport universitaire et les exils d’un pays à un autre. Le sport, la pédagogie et le voyage, sans doute trois de mes grandes passions.

Cela l’aura aussi amenée à joindre l’équipe de course des Patriotes et, par le fait-même, à s’exPatrioter.

Je le tiens à le dire d’emblée, pour plusieurs raisons, dont son charmant accent, Jennifer Honicke m’est vite parue très attachante. L’incroyable façon qu’elle a de se retrouver vocalement dans une langue qui, tenons-le-nous pour dit, est loin d’être simple, m’a impressionnée rapidement. Elle s’en excuse d’ailleurs en souriant, avant même de commencer l’entrevue.

«Je suis super bonne pour lire le français, je comprends à peu près tout, mais pour parler là…»

Elle se remet à rire. Je n’ai pas encore posé une seule question que j’aime déjà son humilité et son sourire d’Allemande candide. Nous débutons en parlant de la logistique entourant sa session à l’étranger ici même à l’UQTR et des défis qui se sont imposés à elle.

1- S’expatrier

Âgée de 20 ans, Jennifer est inscrite, en Allemagne, au «bachelor» (comme elle le dit si bien) en économie internationale. Elle en est à sa dernière année d’étude, dans la ville de Bayreuth. Jennifer ne s’en cache pas, la première raison pour laquelle elle s’est donné comme défi de s’exiler ici le temps d’une session, c’était pour améliorer son français oral.

«À l’école, en Allemagne, on apprend le français comme vous, vous apprenez l’anglais, mais je sentais que je pouvais m’améliorer encore à l’oral, j’ai donc décidé de venir ici.»

Jennifer me confie que l’adaptation au niveau scolaire a été loin d’être facile. Premièrement, au niveau de la langue, elle a vite été prise par surprise. «J’avais de bonnes bases en français, mais j’ai vite compris que le Québécois n’avait absolument rien à voir», m’explique-t-elle, un peu découragée. Durant l’entrevue, par ailleurs, j’ai eu à lui retraduire quelques petites expressions de notre patois et cela m’a fait réaliser qu’elle avait tellement raison, notre façon de nous exprimer n’a pas d’égal.

Ensuite, Jennifer avoue avoir été très surprise des gigantesques différences entre l’école d’ici et celle de son pays. Premièrement, elle mentionne que c’est beaucoup plus facile ici qu’en Allemagne, elle m’explique ensuite pourquoi : «Ici, les professeurs nous aident beaucoup plus, ils disent vous allez faire ci, vous allez faire ça, ils interagissent avec nous, ça m’a beaucoup aidée». 

«J’avais de bonnes bases en français, mais j’ai vite compris que le Québécois n’avait absolument rien à voir»

Lorsque je lui demande en quoi cela est si différent qu’en Allemagne, elle me signale que là-bas, les classes desservent environ 350 étudiants simultanément, que l’enseignant ne procède que magistralement et que les interactions avec les étudiants sont rarissimes: «C’est beaucoup plus autonome chez nous».

Elle parle aussi du processus d’évaluation qui diffère à plusieurs niveaux, comme dans la fréquence, par exemple : «Ici, vous avez des couisses (j’ai compris après quelques secondes qu’elle parlait des «quizs»), vous avez des travaux alors que chez nous, c’est un seul examen à la toute fin de la session».

Parlant d’autonomie, elle me raconte aussi une différence flagrante qu’elle a remarquée entre l’université québécoise et allemande: «J’ai fait des travaux d’équipe ici alors qu’en Allemagne, nous n’en faisons jamais». Ce sont d’ailleurs ces travaux qui lui auront permis de rencontrer des étudiant.e.s d’ici, mais aussi d’autres Allemand.e.s venus étudier dans notre institution.

Au final, pour ce qui est du côté pédagogique, Jennifer dresse un bilan plus que positif de son expérience trifluvienne. Lors de la seconde partie de l’entrevue, nous nous sommes concentrés sur son expérience comme Patriote. Encore une fois, les réponses de Jennifer m’ont surpris.

2- S’exPatrioter

Tout d’abord, contrairement à ce que j’aurais pensé, Jennifer me dit, dès le départ, qu’en Allemagne, elle ne faisait pas de compétition de course à pied. Au contraire, elle haïssait cette discipline alors qu’elle prenait part à des compétitions d’athlétisme : «J’ai fait des compétitions d’athlétisme en Allemagne de 8 à 15 ans et j’ai toujours détesté la portion de la course à pied». 

Elle ajoute, avec son attachant accent : « Mais le reste alors, là, ça va!» et, à court de mots. Plutôt que de les chercher, elle se met à mimer, en pleine Chasse-Galerie, le lancer du poids et du javelot. Ça ne s’invente pas.

Je lui demande quand elle a commencé à apprécier la course à pied. Elle me répond que ce n’est venu que plus tard, lorsqu’elle a senti les bénéfices que sa pratique amenait sur sa vie : «C’était la meilleure façon que j’avais d’évacuer le stress et cela me faisait sentir bien».

C’est en l’honneur de cet amour nouveau pour le cross-country que Jennifer, lorsqu’elle a pris connaissance de l’existence de la formation de course à pied à son arrivée ici, a envoyé un courriel à François Trudeau : «J’avais vu passer l’annonce sur le website et j’ai envoyé un courriel à François, c’est comme ça que ça a débuté.»

Jusqu’à la fin de l’entrevue, Jennifer me fait le récit de son arrivée chez les Patriotes :

«Au début, je ne voulais que prendre part aux entraînements comme ça, pour garder la forme. Après deux entraînements, les entraîneurs m’ont demandé si je voulais prendre part aux compétitions, j’ai accepté».

Au départ, Jennifer avait plusieurs craintes, dont celle de ne pas être de calibre. Évidemment, elle se sera vite rendu compte qu’elle s’en faisait pour rien. Elle a connu d’excellentes performances en cours de saison. Je peux l’affirmer pour les avoir moi-même couvertes comme journaliste. Elle salue les membres de la formation qui l’auront vite fait sentir comme chez elle et avec qui elle aura tissé des liens forts.

Elle prend aussi le temps de remercier chaudement François Trudeau, m’expliquant l’importance que le professeur aura jouée dans son adhésion dans l’équipe. Me faisant clairement comprendre que sans lui, Jennifer se serait contentée d’administrer des affaires, au sens universitaire du terme.

Elle me confie que cela aura été sans doute l’un des plus beaux exploits sportifs de sa vie. Devant cette montée de délectation qu’elle me partage, je lui demande si elle compte joindre une formation de cross-country en Allemagne. Si, dans mon esprit, cela va de soi, elle me ramène vite sur terre, me mentionnant que cela n’existe pas dans son pays : «Nous avons des équipes de triathlon, mais pas de cross-country, je vais donc recommencer à courir pour moi-même».

C’est sans doute l’un des plus beaux exploits sportifs de sa vie.

Alors qu’elle conclut avec cette citation, je me mets à imaginer Jennifer, parcourant, écouteurs aux oreilles et souliers de course aux pieds, les rues de Bayreuth. En cumulant les kilomètres pour elle-même, elle aura tout le temps et le loisir de penser à son expérience trifluvienne et de la fois où elle s’est exPatriotée.

Rien ne l’empêchera alors de s’imaginer avec le dossard vert et orange sur le dos, de songer qu’elle court en fait sur un parcours québécois de crosscountry et qu’elle le fait pour l’équipe plutôt que pour elle-même. Les organisations sportives autour du monde ont leurs limites que l’imagination peut enjamber facilement.

De toute façon, il paraitrait qu’une fois qu’on a été Patriotes, on le demeure, même outre-mer.

*Je tiens moi-même à remercier François Trudeau, l’entraîneur de l’équipe de Cross-country, pour m’avoir donné l’idée de cet original reportage.

Je tiens aussi à remercier Hélène Brazeau puisque ces initiatives de reportages ne sont pas étrangères à ses excès d’imagination qui auront, peut-être malgré elle, fait naitre une rubrique «Sport comme Passeport», auquel ce premier texte se rattache.

REPONDRE

Please enter your comment!
Please enter your name here