La FémiNazgûl : Viol, vengeance et réfrigérateur

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marie labrousse

Ma dernière chronique parlait de l’importance de développer des personnages féminins sans en faire des lampes sexy creuses et inintéressantes. Soit. Mais une fois passée cette étape, le problème n’est pas réglé pour autant. En effet, dès qu’il s’agit d’étoffer leurs personnages féminins, certain.es auteur.es ou scénaristes semblent manquer rapidement d’imagination… et tomber dans des facilités, comme le recours un peu trop fréquent aux violences sexuelles en tant qu’élément de caractérisation.

Qu’ils soient suggérés ou montrés, qu’ils soient utilisés pour développer le passé d’un personnage féminin ou pour déclencher une intrigue, les viols et violences sexuelles sont récurrents dans les œuvres de fiction. Leur fréquence est telle que plusieurs personnes s’en alarment et dénoncent « la surexploitation du viol comme outil dramatique ».

Avant de crier (encore) à la censure, entendons-nous bien: pas question d’affirmer que les personnages féminins doivent être intouchables, ni que les violences sexistes doivent être entièrement bannies des pages ou des écrans. J’en parle en détail ici, mais pour résumer mon point: on peut en parler, mais pas n’importe comment. Il est important de garder en tête qu’il s’agit d’un sujet délicat et qu’il existe des manières de l’aborder sans tomber dans le voyeurisme. Or, les violences sexuelles sont fréquemment utilisées par certains créateurs (et même par certaines créatrices) comme un élément « facile » pour complexifier la caractérisation d’un personnage féminin, mais sans en traiter véritablement les conséquences.

Plutôt que d’épingler les mauvais élèves, j’aimerais plutôt, pour une fois, citer quelques bons exemples. La première saison de Jessica Jones (2015) est un vrai bijou à cet égard. L’héroïne se remet (mal) d’un traumatisme important, après être restée plusieurs mois sous la coupe d’un homme capable de plier mentalement les autres à sa volonté. J’aurais voulu évoquer également Unbelievable (2019), qui raconte l’enfer du processus de dénonciation, mais je risque de parler à travers mon chapeau, car je ne l’ai pas encore vu.

À noter qu’une erreur de caractérisation, même grave, peut être rattrapée par la suite, à condition d’être habile. Le cas se produit généralement en cas de changement d’auteur.e, voire de support. La série The Boys (2019), par exemple, parvient bien à rafraîchir l’histoire des comics dont elle est tirée. Le viol du personnage principal féminin, qui peut sembler gratuit de prime abord, a de véritables conséquences. Et celles-ci sont particulièrement percutantes en cette ère de #MeToo.

Ouin. Moi aussi, j’ai vomi dans ma bouche.

Autre exemple particulièrement creepy, en 1980: le cas de Ms. Marvel, des comics du même nom. Sous la plume de David Michelinie, l’héroïne subit une grossesse accélérée (sans souvenir de la conception), puis donne naissance à un enfant qui grandit en quelques jours et se révèle être le père, revenu dans le passé pour coucher avec sa mère après l’avoir hypnotisée. Ms. Marvel, tombée (supposément) amoureuse de lui après ces révélations, décide de suivre son fils/violeur dans les limbes. Le tout avec la bénédiction des Avengers très heureux pour elle. Ouin. Moi aussi, j’ai vomi dans ma bouche. Un an plus tard, Ms. Marvel revient sous la plume de Chris Claremont. Complètement traumatisée, elle balance leurs quatre vérités aux Avengers qui ne peuvent que constater, penauds, qu’ils ont fait une énorme bourde aux lourdes conséquences. C’est peut-être trop peu, trop tard, mais je vois difficilement comment Claremont aurait pu faire mieux, compte tenu de ce qu’il y avait à réparer…

Au passage, notons qu’il existe carrément un sous-genre cinématographique nommé Rape & Revenge (viol et vengeance). Dans ce type de scénario, une femme violée dans des circonstances atroces le fait ensuite payer lourdement à son (ses) agresseur(s). Si le Rape & Revenge peut avoir un côté cathartique, le genre est toutefois controversé, et est critiqué notamment pour son ambiguïté et ses tendances voyeuristes.

Si, jusqu’à présent, j’ai parlé uniquement des personnages féminins, je n’oublie pas pour autant les personnages masculins. Bien que le cas se constate parfois, ceux-ci subissent beaucoup moins souvent des violences sexuelles… Par contre, ce sort risque fortement d’arriver aux personnages féminins de leur entourage. Cette situation est caractéristique d’un trope que l’on appelle la « femme dans le frigo » (Women in Refrigerators): la mort ou l’agression violente d’un personnage féminin sert de déclencheur à l’action et/ou à l’évolution psychologique d’un personnage masculin.

Ce trope compte deux sous-catégories. Tout d’abord, la Disposable Woman est un personnage unidimensionnel dont le rôle ne consiste qu’à se faire tuer pour les besoins de l’histoire et de l’évolution du personnage masculin. Enfin, la femme «Stuffed into the Fridge» concerne un personnage féminin développé en amont, et dont le sort a donc bien plus d’impact auprès du public.

Les personnages masculins subissent moins de violences sexuelles, mais ce sort risque fortement d’arriver aux personnages féminins de leur entourage.

L’expression elle-même a été inventée en 1999 par l’autrice Gail Simone, en référence à un comic de Green Lantern paru en 1994: le héros y découvre littéralement dans son réfrigérateur le cadavre de sa petite amie, tuée par le méchant. Gail Simone a consacré un site complet dédié aux personnages féminins de comics ayant subi un sort s’apparentant à celui du réfrigérateur.

D’ailleurs, en 2018, Gail Simone a dénoncé l’utilisation du trope dans Deadpool 2 (on peut remarquer au passage que c’est souvent très dangereux pour les personnages de parler d’un projet bébé au tout début d’un film d’action). Plusieurs internautes ont alors voulu lui expliquer que Deadpool est en soi une déconstruction du genre… ce que Gail Simone savait déjà, puisqu’elle a elle-même écrit une partie des aventures du personnages au début des années 2000. En plus d’être une parfaite démonstration de mansplaining, cette anecdote démontre qu’il ne suffit pas d’affirmer qu’on sort du cliché pour que ce soit réellement le cas: il faut ensuite que les bottines suivent les babines…

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